Le Parti socialiste est donné en tête dans les sondages sur les élections néerlandaises

Par Sven Heymann et Peter Schwarz
6 septembre 2012

Selon les sondages d’opinion, le Parti socialiste (Socialistische Partij, SP) devrait sortir vainqueur des élections législatives néerlandaises prévues le 12 septembre.

Les derniers sondages d’opinion indiquent que le SP, qui à l’origine est issu d’un groupe maoïste, remporterait 36 sièges sur les 150 que compte la Chambre basse. Ceci équivaudrait à plus du double de son total actuel de 15 députés, positionnant le parti devant le Parti libéral droitier et démocrate (Volkspartij voor Vrijheid en Demoratie,VVD), dirigé par Mark Rutte, qui dispose de tout juste 31 sièges et qui est à la tête de la coalition gouvernementale.

Les sondages prédisent que le Parti travailliste (Partij van de Arbeid, PvdA) ne remportera qu’à peine 16 sièges (30 précédemment) et le Parti démocrate-chrétien (Christen Democratisch Appèl, CDA) 14 (21 précédemment). Les deux partis qui ont dominé la politique néerlandaise pendant des décennies totaliseraient un vote combiné inférieur à celui du SP.

L’extrême droite, le Parti pour la liberté (Partij voor de Vrijdheid, PVV) anti-islamiste de Geert Wilders enregistre aussi des pertes. Les sondages donnent au parti 18 sièges au sein du nouveau parlement, au lieu des 24 qu’il détient actuellement.

Les observateurs politiques n’excluent pas qu’Emile Roemer, principal candidat du SP, pourrait être le prochain premier ministre hollandais. Cet enseignant de 50 ans, devrait toutefois trouver plusieurs partenaires de coalition. Actuellement, dix partis sont représentés au parlement hollandais. Ce chiffre devrait passer à douze après les élections.

Le bouleversement politique révélé dans les sondages est une conséquence directe de la crise de l’euro alors que des ondes de choc politiques viennent à présent frapper la cinquième économie de la zone euro. Pour comprendre les causes profondes de ce développement, il est toutefois nécessaire de retourner 30 ans en arrière.

En 1982, les syndicats et les organisations patronales signaient les accords de Wassenaar. Ceux-ci jetèrent les bases du soi-disant modèle des Polders, par lequel les « partenaires sociaux » et le gouvernement oeuvraient ensembles à la réduction des salaires et des dépenses sociales et à la dérégulation du marché du travail, dans le but d’accroître la compétitivité mondiale des Pays-Bas.

Le modèle des Polders n’a vraiment pris son essor que dans les années 1990 lorsque le social-démocrate et ancien dirigeant syndical Wim Kok, devint premier ministre. La politique de Kok préfigurait une bonne partie de la perspective appliquée plus tard par Tony Blair et le « New Labour » au Royaume Uni et Gerhard Schröder en Allemagne sous la rubrique de l’« Agenda 2010. »

Le résultat fut une forte polarisation de la société hollandaise jusqu’ici relativement égalitaire. Selon l’OCDE, durant les années 1990, la pauvreté relative s’est davantage accrue aux Pays-Bas et en Irlande que dans n’importe quel autre pays. Les minorités ont été exclues, les loyers sont montés en flèche dans les villes et la redistribution des richesses, de nombreuses années durant, des pauvres vers les riches a ébranlé le système politique.

Dans une situation où les sociaux-démocrates et les syndicats étaient étroitement identifiés avec le modèle des Polders, les partis populistes droitiers furent en mesure de tirer profit des tensions sociales. Pim Fortuyn et, après l’assassinat de Fortuyn, Geert Wilder ont lié des questions droitières classiques telles la xénophobie et l’islamophobie à la politique relative à l’homosexualité et à la politique identitaire en général. Sur cette base, le PVV a remporté un succès électoral considérable, obtenant un soutien dans les quartiers appauvris et parmi les couches de la classe moyenne aspirant à faire partie de l’establishment. En 2010, le PVV de Wilders est devenu la troisième force au parlement néerlandais, derrière les libéraux droitiers et le Parti travailliste.

Après des négociations longues et infructueuses, Wilders a finalement décidé de soutenir tacitement une minorité gouvernementale dirigée par Mark Rutte. Le cap de Rutte qui était orienté sur l'économie libérale, favorable aux banques a toutefois rapidement discrédité la démagogie populiste du PVV.

Lorsque Rutte a présenté au printemps 2012 un plan d’austérité de 16 milliards d’euros pour remplir les critères de déficit exigés par l’Union européenne, Wilders a tiré la sonnette d’alarme. Il a retiré son soutien au gouvernement en affirmant qu’il ne permettrait pas « une saignée de nos pensions à cause du diktat de Bruxelles, » et posé ainsi les jalons pour des élections anticipées. Les prochaines élections de ce mois de septembre seront les quatrièmes en dix ans.

Dans la situation d’une vaste instabilité sociale et politique, le SP offre ses services en tant que force en apparence intacte pour sauver le capitalisme hollandais.

Fondé en 1972 en tant que groupe maoïste, le SP a rapidement viré à droite. Il a eu tôt fait de se défaire de ce qu’il a appelé son « flirt avec le maoïsme » pour se concentrer sur la « lutte pratique » au sein des syndicats. En 2000, le parti annonçait que sa « stratégie objective » était de faire une « percée au parlement. »

Le « socialisme » du SP se limite à un engagement flou pour le « respect de la dignité humaine, l’égalité et la solidarité. » Dans la mesure où le parti critique les conditions actuelles, il le fait au nom d’un passé glorieux où les gens se faisaient confiance les uns les autres et travaillaient ensemble au-delà des barrières sociales et de classe.

A cet égard, les commentaires de Roemer, faits durant le débat parlementaire sur le budget gouvernemental de Rutte, sont emblématiques. Roemer a dit : « La société ne peut pas fonctionner sans confiance. La confiance entre le commerçant et l’acheteur, entre l’employeur et le travailleur, entre le médecin et le patient, entre l’avocat et le client. Durant ces vingt dernières années, on a observé que cette confiance a été mise sous pression, en partie à cause de la politique gouvernementale, et la politique de ce gouvernement ne fera certainement rien pour améliorer cet état de fait. »

Le SP ne s’efforce nullement de dissimuler son nationalisme, sa loyauté envers l’Etat et son hostilité à l’égard d’une mobilisation indépendante de la classe ouvrière. Lorsqu’il est question d’imposer une politique anti-immigration, il n’y a guère de différence entre le SP et le PVV de Wilders.

Dans les années 1980, le parti avait publié un texte intitulé Travailleur immigré et capital, qui exigeait que soit les travailleurs immigrés s’intègrent à la langue et aux coutumes du pays soit ils émigrent. Le parti étayait de façon perverse cette position en disant que la présence de travailleurs immigrés sans instruction permettait au « capital » de diviser les travailleurs selon le principe du « diviser pour mieux régner. »

Au sujet des « étrangers », le parti a écrit sur son site internet, sous le titre « Points de vue », que tant que des centaines de milliers de gens sont au chômage, il « ne serait pas souhaitable d’aller chercher des travailleurs à l’étranger. » Le manifeste électoral du SP adopte la même position : « Là où cela est possible, les demandeurs d’asile devraient être interceptés dans leur propre région. »

Le SP est convaincu de la nécessité d’une consolidation fiscale. « On ne peut durablement dépenser plus que les recettes. C’est vrai, et c’est pourquoi je préconise de faire des économies, » déclare Roemer sur le site officiel du SP. Il veut diversifier l’application de la politique actuelle parce que « des coupes qui sont trop profondes et trop rapides sont désastreuses pour l’économie et pour l’emploi. »

Le SP tente même de présenter les attaques à l’encontre des retraités – en raison desquelles le PVV de Wilders avait retiré son soutien au gouvernement – comme étant progressistes. Le parti propose de maintenir l’âge de départ à la retraite à 65 ans tout en cherchant à présenter comme attractif un recul de l’âge de départ à la retraite : « Les partenaires sociaux concluent des accords contraignants quant à savoir comment les plus de 65 ans peuvent travailler plus longtemps dans le but d’accroître le potentiel de travail et alléger la pression subie par le système social. »

En 2005, le SP avait fait campagne contre la Constitution européenne qui fut rejetée à une écrasante majorité par les électeurs hollandais. Mais, comme c'est le cas pour un bon nombre d’autres positions qu'il défend sur des questions politiques, son opposition contre l’UE ne peut pas être prise au sérieux. Roemer adopte une attitude d’eurosceptique, « sans vouloir tout de suite effrayer ses disciples peu aventureux avec la proposition de sortir de l’UE ou de la zone euro, » a commenté le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung.

Il y a un an déjà, Roemer avait exigé un débat parlementaire sur des réformes cosmétiques de l’UE et non une sortie des Pays-Bas de l’UE ou l’abolition de l’UE : « Nous avons besoin d’une Europe qui prête une oreille moins attentive aux multinationales et plus attentive aux citoyens, un développement européen qui tienne compte des gens, » a-t-il dit.

Si le SP devait entrer au gouvernement, il abandonnerait rapidement ses critiques des mesures d’austérité de l’UE. Il assumerait ses « responsabilités », déclare le SP sur son site web : « Le SP reconnaît les responsabilités particulières qui sont liées à un rôle gouvernemental et dont il a déjà fait l’expérience au niveau local. La gestion financière dans un cadre politique qui est le résultat de compromis négociés avec d’autres partis, la décision de choisir à quel moment accepter un compromis et quand se montrer ferme… rien de tout ceci n’est simple pour un parti qui veut changer les Pays-Bas et le monde. »

Le SP indique très clairement sa volonté de former une coalition avec tous les autres partis. Dès le début de sa campagne électorale à Arnhem, Roemer a réclamé devant 2.500 partisans une « alliance sociale entre les partis politiques, les travailleurs, les employeurs et les organisations sociales partageant les mêmes vues. Tous ceux qui peuvent souscrire à nos objectifs en faveur de moins de pauvreté, de moins de différences sociales, d’un plus grand respect l’un de l’autre et d’une plus grande confiance mutuelle, est appelé à travailler avec nous main dans la main pour ensuite, après le 12 septembre, poursuivre dans cette voie. »

Le SP est allé jusqu’à constituer une liste commune avec les sociaux-démocrates et Les Verts qui avaient soutenu le programme d’austérité de Rutte après que le Parti de la liberté avait décidé de retirer son soutien.

Si quelqu’un avait encore des doutes quant à la loyauté du SP envers l’appareil d’Etat, un coup d’oeil jeté sur le programme du parti suffit à dissiper toute confusion. Le SP demande un renforcement massif de l’appareil d’Etat. « Davantage de policiers dans les rues génère davantage de sécurité dans les quartiers, » peut-on y lire. Les policiers devraient « plutôt se trouver dans les rues que derrière un bureau. »

Le SP tient aussi à s’assurer que la justice puisse travailler de façon plus efficace – non pas en poursuivant les spéculateurs financiers criminels mais en garantissant l’ordre et la sécurité publics : « Des juges énergiques et une application rapide des peines imposées contribuent à accroître la confiance dans la justice. »

Il s’agit ici du même langage que celui utilisé par les sections affluentes de la petite bourgeoisie britannique après les émeutes des jeunes survenues l’été 2011 au Royaume-Uni. De telles couches craignent pour la sécurité de leurs biens et de leur richesse personnelle. Elles réagissent à l’explosion d’une colère contenue des années durant par les travailleurs et les jeunes, en exigeant une intervention forte de l’Etat.

Ce n’est pas par hasard que le SP est actuellement le porte-parole de tels sentiments ou que le parti est basé principalement dans la province méridionale des Pays-Bas plutôt que dans les grandes villes. Son attachement au provincialisme et au nationalisme occulte les causes premières de la crise mondiale et dresse les couches de la petite bourgeoisie qui craignent un déclin social, contre les sections les plus faibles et sans défense de la société.

(Article original paru le 30 août 2012)