Le tueur en série norvégien Breivik condamné à 21 ans de prison

Par Jordan Shilton
3 septembre 2012

(Article original paru le 25 août 2012)

Le Tribunal de première instance d'Oslo a décidé hier que le tueur en série fasciste Anders Behring Breivik était sain d'esprit et lui a appliqué la peine maximale de 21 ans de prison pour les deux attentats terroristes qu’il a commis le 22 juillet 2011. Une tuerie de masse contre des jeunes du Parti social-démocrate sur l'île d'Utoeya et un attentat à la voiture piégée un peu plus tôt dans la journée avaient causé la mort de 77 personnes au total.

Annonçant la décision, la juge Elisabeth Arntzen a condamné Breivik à une « peine de sûreté » de 10 ans pouvant être prolongée tant qu'il sera considéré comme un danger pour la société.

Cette décision ne change pas le fait que le procès de Breivik a été l'apogée d'une campagne officielle de camouflage lancée le jour même de son arrestation. La question de son état mental, qui a dominé les débats, était une diversion introduite pour empêcher un examen honnête de ce qui était clairement un crime motivé politiquement. Il est fort possible que ces assassinats ont été menés avec l'aide de sympathisants d'extrême-droite dans toute l'Europe.

L'accusation qui suivait la position du gouvernement a insisté du début à la fin sur le fait que pour elle Breivik était un fou agissant seul et devant être confiné dans une institution psychiatrique.

Cela n'a pas convaincu, étant donné l'opinion publique grandement favorable à ce que Breivik soit reconnu pénalement responsable des attentats. Des sondages récents ont montré que 75 pour cent des norvégiens étaient favorables à ce que Breivik soit déclaré responsable, seulement 1 sur 10 croyant qu'il est mentalement atteint. Le risque qu'un verdict reconnaissant l'altération mentale déclenche un contrecoup dans l'opinion, avec des questions gênantes posées aux autorités, a certainement pesé sur les juges dans leurs délibérations.

Mais même ainsi, ce procès a ignoré toutes les pistes d'enquête qui pointent vers la véritable nature des actes de Breivik : le terrorisme fasciste.

Deux expertises psychiatriques contradictoires sur son état de santé ont été publiées avant le procès, la première le déclarant schizophrène paranoïaque, la seconde de déclarant sain d'esprit.

Cela a permis aux motivations politiques de Breivik de ne pas être abordées. Le deuxième jour du procès en avril, il a fait un long discours dans lequel il a défendu ses tueries, affirmant qu'il le referait s'il en avait l'occasion. Breivik a déclaré qu'il faisait partie d'un mouvement de « résistance » anti-islamique et anti-communiste, qui lutte contre « la dictature marxiste » en Norvège et que le massacre du 22 juillet était une « attaque politique sophistiquée et spectaculaire. »

Rien de ce qui a suivi durant le procès ou au cours des enquêtes officielles n'a tenté de se pencher sur les implications de ses déclarations. Le programme politique explicite de Breivik a été mis de côté comme les conceptions d'un "loup solitaire."

Toutes les informations qui ont émergé depuis le 22 juillet 2011 indiquent que ce genre de conceptions est sans fondements. Quelques heures après avoir mené le massacre, il a été révélé que Breivik avait envoyé un « manifeste » de 1500 pages à mille contacts sur Internet, tous membres de groupes d'extrême-droite en Norvège et dans toute l'Europe, et que Breivik appelle des « patriotes d'Europe occidentale. »

Un nombre important d'entre eux faisait partie de la Ligue de défense anglaise (English Defence League - EDL), une organisation avec laquelle Breivik avait des liens étroits. Il avait également passé quelque temps en Suède et avait des connections avec l'extrême-droite là-bas. Il était membre du forum Nordisc, site Internet où l'on discute du contenu idéologique de l'extrême-droite et de la préparation d'actes de violences.

En Norvège, Breivik a été membre du parti d'extrême-droite Progress de 1997 à 2007. Progress a été intégré entièrement dans le monde politique officiel, sa rhétorique pernicieuse anti-immigrés et son nationalisme norvégien ont été adoptés par le Parti travailliste dans de nombreuses politiques du gouvernement.

Le manifeste de Breivik détaillait ses conceptions fascistes, ainsi que les préparatifs pour ses attentats. Entre 50 et 60 pour cent de son texte était tiré de dirigeants et commentateurs politiques bien en vue, ce qui souligne à quel point les conceptions de droite ont été largement promues dans le monde politique officiel. L'un des moments les plus révélateurs du procès de Breivik a été la déclaration qu’il a faite lors de son témoignage, et selon laquelle « Sarkozy [président français alors], [l'Allemande, Angela] Merkel et [le Britannique, David] Cameron ont tous remarqué que le multiculturalisme ne marche pas. »

Le désir d'absoudre l'élite politique norvégienne et européenne de toute responsabilité pour la promotion systématique des idées d'extrême-droite a été la principale force motrice de ce camouflage officiel. Aucune des personnalités auxquelles Breivik a envoyé son manifeste n'a été interrogée ni accusée d'aucun crime, même ceux qui étaient explicitement mentionnés par Breivik comme ayant été présents à des réunions durant lesquelles des projets d'attentats ont été évoqués.

Suivre ces pistes aurait signifié admettre l'existence d'un réseau organisé d'extrême-droite à travers toute l'Europe, encouragé par le monde politique officiel, ce qui en retour aurait fragilisé la position de ceux qui prétendent que Breivik n'aurait pas pu être détecté avant le 22 juillet.

La présentation de Breivik comme un terroriste solitaire a également été essentielle pour absoudre officiellement la police et les services de renseignement. Certaines preuves confirment que la police a été contactée à plusieurs occasions durant les mois qui ont précédé juillet 2011 par des personnes ayant des informations sur les préparatifs de Breivik, dont une fois par Breivik lui-même ! Mais aucune action n'a été entreprise envers lui, en dépit du fait qu'il avait acheté de grandes quantités d'explosifs à un homme d'affaires polonais et qu'il avait prévenu la police de ses intentions de mener des attentats. Les preuves disponibles ont même poussé l'enquête officielle à admettre dans son rapport que la police aurait pu détecter Breivik avant le 22 juillet.

Les autorités de Grande-Bretagne ont omis de remarquer les liens de Breivik avec l'EDL, et n'ont rien fait en réaction à une réunion en 2002 à Londres rassemblant des extrémistes de toute l'Europe et destinée à la préparation d’attentats terroristes. L'affirmation de Breivik selon laquelle cette réunion a contribué à fonder une organisation appelée les Knights Templars (Chevaliers du Temple), qui se consacre à une « révolution culturelle-conservatrice » en Europe, a été écartée comme le fruit de son imagination.

L'EDL est fortement infiltrée par la police et d'autres services de sécurité, elle agit comme mécanisme pour créer des provocations dans la communauté musulmane puis pour recueillir des renseignements sur des activistes et des jeunes impliqués dans les contre-manifestations.

L'approche adoptée envers Breivik est totalement à l'opposé de celle adoptée pour d'autres actes terroristes.

La veille de la condamnation de Breivik, un reportage du Monde citait la police française qui avait conclu que Mohammed Merah, qui aurait tué sept personnes au cours de trois attentats à Toulouse au début de l'année, ne serait « pas un loup solitaire ». La police appuie ses conclusions sur le fait qu'il avait passé plus de 1800 coups de téléphone à 180 contacts répartis dans 20 pays.

La seule différence entre Merah et Breivik est que l'un est un islamiste intégriste et l'autre un fasciste chrétien. Et pourtant, en dépit de l'implication de Breivik dans l'activisme d'extrême-droite et des discussions dans toute l'Europe, des conclusions diamétralement opposées ont été tirées sur leur appartenance ou non à un groupe organisé.

L'enquête sur les attentats du 22 juillet récemment rendue publique déclare, « Il est nécessaire de répéter que c'est l'auteur du crime, et personne d'autre qui est à blâmer pour la perte de précieuses 77 vies humaines, pour les blessures physiques et mentales et pour les graves dommages matériels. » C'est là de la poudre aux yeux pour éviter de parler des années de propagande et de politiques anti-immigrés et anti-musulmans par tous les grands gouvernements et partis politiques d'Europe.