Les leçons de la grève des enseignants de Chicago

Par Jerry White et Joseph Kishore
26 septembre 2012

Les enseignants de Chicago sont retournés au travail mercredi après que la Chambre des délégués (House of Delegates) a voté pour mettre un terme à la grève. Durant neuf jours, les 26.000 enseignants ont mené une lutte courageuse en défense de l’éducation publique. Dans cette lutte, les enseignants ont dû non seulement affronter le maire Rahm Emanuel, mais l’administration Obama, les deux partis de la grande entreprise, et surtout, le syndicat des enseignants de Chicago même.

Le contrat résultant de la fin de la grève est une victoire sans équivoque pour Emanuel. Il contient les plus importantes demandes du maire – y compris l’extension des systèmes d’évaluations basées sur des tests au mérite, le prolongement de la journée d’école sans compensation, puis l’octroi de vastes pouvoirs aux directeurs pour embaucher et congédier les enseignants.

Bien que la grève ait pris fin, les problèmes qui l’ont engendrée demeurent présents, tout comme l’immense opposition des enseignants à l’attaque corporatiste sur l’éducation publique. Les médias, Emanuel et d’autres maires «pro-réforme» sont déjà en train de célébrer, salivant à l’idée de démanteler les pensions des enseignants, de fermer des centaines d’écoles publiques et de céder le système d’éducation à des sociétés privées.

De nouvelles luttes vont émerger sur la question du sort de l’éducation publique – à Chicago, où les enseignants doivent toujours se prononcer sur le contrat, et à travers le pays. Une évaluation attentive des expériences de la grève et de ses leçons politiques est donc d’autant plus nécessaire.

Tout d’abord, il est primordial de voir la grève dans le contexte du développement de la lutte de classes aux États-Unis et internationalement. Quatre ans après le début de la crise économique mondiale, une atmosphère d’opposition sociale se développe – des manifestations de masse en Grèce à la vague de grève par les mineurs sud-africains.

Après avoir canalisé des billions de dollars aux riches à travers le sauvetage des banques et autres aides financières, l’establishment politique et patronal exige une «nouvelle norme» d’austérité, de pauvreté et de coupes salariales. Tous les droits que les travailleurs ont obtenus par la lutte sont ciblés. L’aristocratie financière cherche à faire reculer les droits sociaux des générations, sinon des siècles, en arrière. Dans le cas de l’éducation publique, la classe dirigeante américaine tente de miner une institution qui tire ses origines de la Révolution américaine même.

À Chicago, cet assaut a été mené ouvertement par les deux partis. Peu importe les apparences «socialement progressistes» des démocrates, leur vrai caractère a été révélé. Les démocrates, non moins impitoyables que les républicains, ont montré qu’ils sont dédiés aux mêmes fins.

En pleine campagne électorale, alors qu’un choix entre deux «visions» est supposément offert aux Américains, les deux partis se sont alignés pour s’opposer aux enseignants. Le candidat à la vice-présidence pour Romney, Paul Ryan, a immédiatement exprimé sa solidarité avec Emanuel, disant : «la réforme scolaire est une question bipartite». En effet, elle l’est.

Emanuel mène à Chicago la politique que défend l’administration Obama au niveau national. Le secrétaire à l’éducation d’Obama, Arne Duncan, met en oeuvre les politiques qu’il a défendues comme directeur général des écoles publiques de Chicago de 2001 à 2009. Elles consistent en des évaluations visant à fermer les écoles «qui ne réussissent pas», le congédiement des enseignants et du personnel, ainsi que la vente d’écoles à des entrepreneurs privés. Ces mesures réactionnaires sont essentielles au programme Race to the Top d’Obama.

La grève a donné expression à une profonde hostilité envers l’ensemble de ce programme. Les enseignants sont motivés à commencer leur profession par un engagement au principe démocratique fondamental que chacun devrait avoir le droit d’apprendre.

Dans leur quotidien, les enseignants sont confrontés aux immenses problèmes de pauvreté et d’inégalité. Ils savent que le programme de privatisation n’a rien à voir avec l’amélioration de l’éducation. La grève était non seulement dans les intérêts des enseignants, mais pour la défense de l’éducation publique dans son ensemble – et par conséquent concernait les intérêts de toute la classe ouvrière. Avec une hypocrisie dégoûtante, les médias et les politiciens, tant conservateurs que libéraux, ont dénoncé la grève comme nuisant aux enfants.

Le plus important obstacle à la lutte déterminée des enseignants a été, et demeure, l’organisation qui dit représenter les intérêts des enseignants, le CTU. La logique de la lutte des enseignants pose la nécessité d’une mobilisation plus large de toute la classe ouvrière dans une lutte politique contre les représentants de l’élite financière et patronale – et du système social capitaliste qu’ils défendent.

Pourtant, depuis le début, le CTU a tenté d’empêcher cela à tout prix. Sa fonction première a été de contenir la colère des enseignants et de l’empêcher à se développer en une lutte politique contre l’administration Obama et le parti démocrate. Les actions du syndicat ont été d’autant plus significatives et révélatrices, en ce qu’elles ont été menées par une faction d’opposition nominalement de «gauche», le Caucus of Rank-and-File Educators (CORE).

Le CORE a été élu en 2010 après qu’une décennie de collaboration ouverte avec Duncan ait discrédité la vieille direction. Karen Lewis s’est emparée de la présidence, soutenue par l’Organisation socialiste internationale (International Socialist Organization, ISO), dont le membre Jesse Sharkey est devenu le vice-président. Le CORE se présente comme une direction plus militante dédiée au «syndicalisme de justice sociale» et à la lutte contre la privatisation des écoles.

En fait, il n’y a pas de différences politiques significatives entre le CORE et la faction qu’il a remplacée. La nouvelle direction a soutenu Pat Quinn comme gouverneur, a accepté des mises à pied de masse et a travaillé avec les législateurs démocrates dans la rédaction du Projet de loi 7, lequel limite sévèrement le droit de grève des enseignants, autorise une plus longue journée et une plus longue année d’école sans compensation et élargit l’utilisation des tests standardisés pour congédier les enseignants.

Le moment choisi pour la grève a révélé les engagements politiques du CTU. Le commencement de la grève a été délibérément retardé après la convention du Parti démocrate qui a nominé Obama une nouvelle fois – une convention où Randi Weingarten, président de la Fédération américaine des enseignants (FAE), a soutenu, dans le contexte du conflit de travail, que «nous sommes tous démocrates».

Aux prises avec l’opposition acharnée des enseignants au programme de «réforme scolaire» réactionnaire d’Obama, le CTU a déclenché la grève le 10 septembre, surtout pour laisser les enseignants se défouler, tandis que dans les coulisses il tentait de conclure une entente qui contenait toutes les demandes du maire Emanuel.

Pendant la grève, qui a duré neuf jours, le CTU a fait tout ce qu’il a pu pour minimiser les questions politiques en jeu. Lors de la manifestation du 10 septembre à laquelle des milliers d’enseignants participaient, le mot «Obama» n’a jamais été mentionné par les différents orateurs, dont Jesse Jackson et d’autres politiciens du Parti démocrate ainsi que des responsables de la FAE.

Au même moment, selon une source syndicale citée par une filiale de NBC-TV à Chicago, la FAE a «compté sur le CTU pour entériner la convention collective», inquiète que la grève «puisse se retourner contre eux» et avoir un impact négatif sur l’administration Obama.

Après seulement quelques jours de grève, Lewis, qui avait préalablement dit que les deux parties étaient très éloignées, a rapporté que le syndicat avait négocié un «cadre» pour une entente qui mettrait fin à la grève. En laissant ses membres dans l’ignorance le plus longtemps possible, le CTU a incité les représentants de la Chambre des délégués à donner leur appui à l’accord.

Cependant, les efforts pour faire passer en vitesse cette trahison se sont butés aux délégués qui ont voté le 16 septembre, par une large majorité, pour continuer la grève. Sa position ayant été rejetée, la direction du CTU a tout mis en oeuvre pour faire pression sur les délégués afin qu’ils mettent fin à la grève lors de la prochaine réunion le 18 septembre. Le Chicago Tribune, un ennemi impitoyable des enseignants, a expliqué clairement que la tâche de Lewis et Sharkey était de «contrôler suffisamment les critiques afin de conclure une entente».

Par une combinaison d’intimidation – aidée par les menaces du maire Emanuel d’obtenir une injonction de la cour – et de mensonges éhontés, le CTU a forcé un vote de retour au travail. Tout en admettant que le syndicat avait accepté un «contrat d’austérité», Lewis a dit que le CTU ne négocierait rien de mieux en raison des «temps économiques difficiles». Elle a fait référence aux lois de l’État qui empêchent les grèves sur la grandeur des classes et les fermetures d’écoles – sans mentionner que le CTU avait appuyé ce projet de loi qui privait les enseignants de ces droits.

Le rôle le plus cynique fut joué par l’ISO. Lors de la réunion des délégués du 18 septembre, l’ISO a distribué un tract qui affirmait que l’accord « recule sur les mesures les plus dures de la réforme scolaire. » Incapable de dissimuler qu’elle «contient des concessions douloureuses», l’ISO justifie la trahison en mentionnant les concessions encore plus monstrueuses acceptées par les syndicats des enseignants de Detroit, Cleveland et Philadelphie.

Le tract réitérait la ligne de Lewis selon laquelle les enseignants ne pouvaient pas, selon la loi, faire grève sur les questions les plus critiques, ajoutant, cependant : «Mais c’est aussi important de se rappeler que des luttes comme celles-ci ne vont pas s’arrêter lorsque la grève sera finie et que le contrat sera signé.»

Ainsi, l’ISO aimerait que les enseignants croient que le CTU, qui a saboté la grève, démobilisé les enseignants et imposé les diktats d’Emanuel serait maintenant prêt à mener une lutte contre les fermetures d’écoles !

La grève de Chicago a révélé la complète inutilité des vieilles organisations syndicales. Elle a exposé aussi le caractère de classe de l’ISO, qui défend l’autorité que ces organisations essentiellement anti-ouvrières exercent sur la classe ouvrière et, à travers elles, le Parti démocrate.

Une organisation définit son caractère de classe non par le nom qu’elle se donne mais par ses actions. Peu importe la rhétorique socialiste qu’elle emploie à l’occasion, l’ISO sert en réalité comme de flanc «gauche» à l’establishment politique capitaliste. Trouvant de plus en plus de carrière lucratives dans l’appareil syndicale, les groupes de la pseudo-gauche comme l’ISO représentent les intérêts d’une couche aisée de la classe moyenne qui est profondément hostile à la classe ouvrière.

Le résultat de cette lutte n’était pas prédestiné. Il était possible, et le Parti de l’égalité socialiste a lutté en ce sens, de transformer la grève en un mouvement politique puissant de la classe ouvrière pour défendre et améliorer à grande échelle l’éducation publique. Le PES a lutté pour que les professeurs rejettent tout le cadre qui leur était imposé : la classe ouvrière ne doit pas se limiter à ce qui est supposément possible de se payer selon ce que disent les démocrates ou les républicains.

La défense de l’éducation publique et de tous les autres droits sociaux élémentaires requiert une attaque directe contre la dictature politique et économique des banques et de la grande entreprise ainsi qu’une vaste redistribution de la richesse de l’oligarchie financière vers les besoins de la classe ouvrière. Afin de lutter pour ces idées, la classe ouvrière doit se libérer de la domination politique des démocrates, qui défendent les intérêts des super-riches aussi brutalement que leurs homologues républicains.

Aucune des questions pour lesquelles les enseignants se sont battus n’a été résolue. Des luttes de classe encore plus puissantes vont surgir dans la prochaine période. De nouvelles organisations de luttes sont nécessaires. Par-dessus tout, la classe ouvrière a besoin d’une nouvelle direction qui lutte pour son indépendance politique des deux partis capitalistes et qui se bat ainsi pour le socialisme. Le PES appelle tous les professeurs qui sont prêts à entreprendre une telle lutte à nous contacter.

(Article original paru le 21 septembre 2012)