L’assemblée des délégués vote pour mettre fin à la grève des enseignants de Chicago

Par Joseph Kishore
20 septembre 2012

Le syndicat des enseignants de Chicago (Chicago Teachers Union, CTU) a réussi à obtenir le vote de 800 délégués réunis mardi soir, pour mettre fin à la grève de neuf jours contre le troisième plus grand district scolaire aux Etats-Unis. Le vote signifie que les enseignants reprendront le travail mercredi bien qu’il faille attendre trois semaines avant qu’ils puissent voter sur l’accord conclu entre le CTU et les Chicago Public Schools (CPS).

L'opposition est grande parmi les enseignants à l’accord qui englobe toutes les exigences fondamentales du maire démocrate Rahm Emanuel et du CPS. Le gouvernement de la ville et les médias ont mené en collaboration avec le CTU une campagne de mensonges et d’intimidation destinée à faire pression sur les enseignants afin qu’ils mettent un terme à la grève.

Le vote de mardi a eu lieu sous la menace d’une injonction du tribunal, réclamée lundi matin par Emanuel et qui aurait déclaré la grève illégale et préparé le terrain pour que les enseignants se voient infliger une amende et soient arrêtés.

A partir du tout premier jour, la grève a été la cible d’une attaque brutale de la part des deux partis patronaux et de l’ensemble des médias à la botte des grandes entreprises, tant les médias « libéraux » que conservateurs. Cet alignement politique a révélé les fortes divisions de classes existant non seulement à Chicago mais au niveau national et a mis en lumière le grand besoin du développement d’un mouvement politique indépendant de la classe ouvrière.

L’accord étend les évaluations fondées sur les tests et servant à victimiser et à licencier les enseignants, à saper les droits de réembauche d’enseignants licenciés, à accorder aux chefs d’établissement une plus grande mainmise sur le recrutement et le licenciement et il inclue des concessions supplémentaires. Ces mesures faciliteront la fermeture projetée de jusqu’à 120 écoles publiques à Chicago, le licenciement de masse d’enseignants et le développement d’établissements privatisés lucratifs (Charter Schools).

Emanuel a immédiatement salué la décision de mardi en faisant l’éloge du syndicat pour avoir négocié un accord qui promeut son programme de « réforme » scolaire. « Ceci signifie un jour nouveau et une nouvelle direction pour les Chicago Public Schools, » a-t-il dit. « Par cet accord nous avons donné à nos enfants une place à la table de négociation. Au cours de négociations passées, les contribuables payaient plus mais nos enfants obtenaient moins. Cette fois-ci, nos contribuables paient moins et nos enfants obtiennent plus. »

La réalité qui se cache derrière la rhétorique d’Emanuel sur la question de « donner plus à nos enfants » est la destruction des droits des enseignants, le démantèlement des écoles publiques et la subordination de l’éducation à la course au profit des entreprises.

Dès le début, la direction du CTU de la présidente Karen Lewis et du vice-président Jesse Sharkey avait accepté l’ensemble du cadre de l’assaut perpétré contre les enseignants et l’enseignement public, y compris l’affirmation du CPS qu’il n’y a pas d’argent et que les coupes massives sont indispensables.

La position du syndicat était liée à son alliance politique avec le Parti démocrate qui est le fer de lance de l’attaque contre l’enseignement public à Chicago et sur le plan national. Tout au long de la grève, le CTU a cherché à dissimuler le fait que ce qui se passait à Chicago faisait partie d’une campagne nationale menée par le gouvernement Obama pour démanteler l’enseignement public aux Etats-Unis.

La direction du syndicat a appelé à la grève dans le but de relâcher la pression et de créer les conditions pour faire passer les exigences fondamentales de la ville. Aussitôt la grève commencée, le syndicat a fait l’objet d’une pression intense de la part de l’establishment du Parti démocrate pour y mettre fin. Lewis a annoncé dès jeudi que la ville et le CTU disposaient d’un « cadre » pour un accord. Le syndicat s’est toutefois abstenu d’en fournir les précisions vu qu’il s’efforçait de présenter le paquet de concessions de l’accord comme une victoire remportée par les enseignants.

Vendredi, la direction du CTU a décidé de ne pas faire voter les délégués sur la fin de la grève, ayant le sentiment de ne pas pouvoir faire passer une résolution pour une reprise du travail. Dimanche, date où les premiers détails ont été publiés, les délégués ont voté la poursuite de la grève pendant au moins deux jours, rejetant toutes tentatives de mettre fin à la grève avant que les délégués, et à fortiori l’ensemble des membres, n'aient vu l’accord.

Lewis a passé les journées de lundi et mardi à dire aux enseignants que les négociateurs du CTU ne se battraient pas pour l’obtention d’un accord meilleur quelle que soit la décision de la réunion des délégués mardi. Dans une interview radiodiffusée mardi matin sur WBEZ, Lewis a dit que la question n’était pas « de renégocier à ce stade. » Elle a poursuivi en disant, « Les gens n’obtiennent jamais exactement ce qu’ils veulent dans un accord, » en ajoutant, « ceci est un accord d’austérité. »

Le syndicat a cherché à masquer le véritable contenu de l’accord, en édulcorant la capitulation par des propos de « victoires ». Il a proclamé le fait que l’accord final par exemple n’incluait pas une proposition spécifique de rémunération au mérite. Cette proposition avait en fait été abandonnée par la ville avant le début de la grève.

Conscient du scepticisme et de l’opposition largement répandus contre l’accord tel qu’il a été décrit par le syndicat aux enseignants de la base, Lewis et Sharkey ont dit aux délégués qu’un vote en faveur de la reprise du travail ne signifiait pas la fin de la lutte et que l’accord pourrait encore être rejeté. Ils ont aussi mis en avant ce qu’ils ont prétendu être des accords encore plus mauvais signés signés par les syndicats dans d’autres districts.

L’impact de la campagne coordonnée pour mettre un terme à la grève menée par la ville et le syndicat s’est traduit dans la réponse des délégués, dont un qui a dit au World Socialist Web Site, « Le syndicat nous a dit de peser le pour et le contre. Parmi les adhérents nous avons discuté que ceci n’était pas le meilleur accord mais que c’était le meilleur que nous puissions obtenir pour le moment. Nous avons l’intention de continuer à lutter contre la fermeture des écoles et les conditions dans les écoles. »

En fait, la répression de la grève par le CTU accorde une victoire importante à Emanuel, en conférant au gouvernement l’initiative de poursuivre la victimisation des enseignants et la démolition de l’enseignement public à Chicago.

L’establishment patronal et politique à Chicago, aux côtés de la Maison Blanche d’Obama, comptent fortement sur Lewis et les autres pour trahir la lutte des enseignants. La classe dirigeante en général a été effrayée par l’échec du CTU d’obtenir dimanche un vote en faveur d’une reprise du travail lors de la réunion des délégués et divers commentateurs ont ouvertement parlé du risque que la grève pourrait échapper au contrôle du syndicat. L’éditorial de lundi du Chicago Tribune s’était plaint de l’incapacité du syndicat à contenir la « vitriol » de ses membres.

Lors de la conférence de presse mardi soir, après la réunion des délégués, un journaliste du World Socialist Web Site a remarqué que la préoccupation essentielle des enseignants concernait les projets de la ville de fermer des dizaines d’écoles. Il a demandé pourquoi les enseignants devraient donner du crédit aux affirmations du CTU qui se dit contre une privatisation de l’école alors que ce syndicat est tellement déterminé à faire accepter ce que Lewis elle-même a qualifié d’accord d’« austérité. »

Lewis a répliqué en disant, « Nous ne pouvons pas obtenir d’accord parfait… La question est de savoir, est-ce que faisons une grève illimitée jusqu’à ce que chaque petite chose que nous voulons soit obtenue ? »

Parmi les membres le soutien pour la poursuite de la grève était largement répandu bien que la campagne menée par le gouvernement et le syndicat pour mettre fin au débrayage ait influé sur certaines sections d’enseignants. Les délégués qui ont voté pour la fin de la grève sont en tous cas plus conservateurs et en général plus proches de la bureaucratie syndicale que l'ensemble des membres.

Mardi matin, des partisans du Socialist Equality Party (Parti de l’Egalité sociale, SEP) se sont rendus sur le piquet de grève à Hayt Elementary à l’extrémité Nord de la ville et ont discuté avec les enseignants sur la signification de la grève et le vaste soutien qu’elle a eu au sein de la classe ouvrière. En préparation du vote consultatif, un délégué du CTU a dit aux enseignants que s’ils étaient d’accord avec 75 pour cent de l’accord, ils devraient alors soutenir la fin de la grève. Les enseignants ont toutefois voté à une large majorité en faveur de la poursuite de la grève.

Le CTU avait préparé un tract devant être distribué aux enseignants et qui faisait référence à la grève en utilisant le passé. Plusieurs enseignants ont refusé de le distribuer. Ils ont exprimé la crainte que la direction était en train d’abandonner la grève.

Le syndicat et le gouvernement Emanuel ont réussi à faire reprendre le travail aux enseignants mais ceci ne reflète nullement un manque de détermination à lutter de la part des enseignants. Alors que l’assaut contre l’enseignement public continue, les luttes des enseignants éclateront sous de nouvelles formes. De par sa conduite de la grève, la direction du CTU n’a réussi qu’à prouver la faillite de toute sa perspective.

(Article original paru le 19 septembre 2012)