Les anciens gauchistes italiens et les nouvelles mesures d'austérité

Par Marc Wells
1 septembre 2011

Moins d'un mois après le vote d'une mesure de 79 milliards d'euros qui va détruire les acquis historiques de la classe ouvrière italienne, le premier ministre Silvio Berlusconi, enjoint par la Banque centrale européenne (BCE) a conçu une soi-disant « manovra » supplémentaire qui ajoute 45,5 milliards de plus aux coupes et impôts régressifs. Ces derniers vont affecter de façon disproportionnée les familles ouvrières et contribuer à créer des conditions de vie intolérables pour de vastes couches de la population. 

Selon Il Corriere della sera, l'ensemble des coupes et des nouveaux impôts pour les trois prochaines années s'élève à la coquette somme de 195 milliards d'euros. Il s'agit là d'une estimation approximative et certainement en dessous de la réalité et qui ne prend pas en compte l'impact final de la mesure sur le bilan public, sans parler de la mesure ultérieure actuellement en discussion qui repousse l'âge de départ à la retraite.

Malgré l'envergure gargantuesque de l'ensemble de mesures, les économistes de Nomura International, par exemple affirment que « ce projet n'est pas suffisamment ambitieux étant donné la taille des défis structurels de l'Italie. » Ils anticipent que l'agence de notation Moody's and Standard & Poor's trouvera que ce sont « des raisons supplémentaires de dégrader » la note de crédit du pays en septembre. Il va sans dire que la « manovra » ne sera certainement pas la dernière du genre.

La nouvelle mesure de Berlusconi est une attaque frontale contre les travailleurs du secteur public. En plus des coupes budgétaires directes d'un montant supplémentaire de 17 milliards d'euros, 54 000 emplois en tout seront supprimés dans l'administration centrale, tandis que 87 000 emplois seront supprimés au niveau des collectivités locales (régions, provinces et municipalités.) Tous les niveaux de gouvernement vont accroître la privatisation des services publics.

L'assaut contre les droits des travailleurs plus âgés va se poursuivre. L'âge de départ à la retraite pour les femmes, par exemple, passera à 65 ans en 2016 et entrera entièrement en vigueur en 2017. Des attaques plus profondes sont en discussions. 

Les travailleurs du public dans bien des cas perdront leurs bonus de fin d'année, tel le traditionnel « treicesima » (bonus du treizième mois) et pourront être facilement mutés ailleurs. L'indemnité payée au moment de la retraite sera retardée de deux ans. Une série de changements dans les relations patrons-employés va accroître l'insécurité et la vulnérabilité des travailleurs, ce qui conduira à davantage d'emplois intérimaires et précaires.

Une pléthore de taxes régressives, allant de celles sur la vente des cigarettes aux carburants et jeux, a pour but de pénaliser les travailleurs, tandis que d'autres taxes imposées sur les compagnies énergétiques se traduira par l'augmentation du prix des services.

L'establishment politique de droite comme de « gauche » est d'accord et insiste sur « un budget équilibré. » La réponse des pablistes de Sinistra Critica (Gauche critique, SC)en particulier vaut la peine d'être étudiée. Ce groupe dénué de principes est affilié au Secrétariat unifié qui avait fait scission d'avec le mouvement trotskyste, sous la direction de Michel Pablo et d'Ernest Mandel en 1953. 

Dans leur déclaration, les pablistes italiens se plaignent de ce que : « La décision du gouvernement d'anticiper la « manovra », en réponse au dictat de la BCE et des marchés mondiaux, révèle l'hypocrisie et les litanies du mois dernier. » Pour eux, « le capitalisme ne peut plus garantir l'Etat providence et un avenir digne. »

La rhétorique utilisée par SC a un but spécifique, celui de masquer son soutien aux coupes budgétaires.

Sinistra Critica est né en 2005 d'abord comme tendance à l'intérieur de Rifondazione Communista (Refondation communiste, RC) puis groupe dissident. RC à son tour est une permutation politique du Parti communiste stalinien dont le bilan de trahisons durant la période d'après-guerre y est pour beaucoup dans la situation actuelle difficile où se trouve la classe ouvrière italienne.

Comme ses alliés en France, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), Sinistra Critica est un parti bourgeois, orienté vers le centre-gauche nationaliste. Ses dirigeants Franco Turigliatto, Salvatore Cannavo et Luigi Malabarba ont tous de longs bilans déplorables au sein du mouvement pabliste et étaient des responsables élus durant le gouvernement Prodi de 2006-08, apportant un soutien crucial et une crédibilité de « gauche » à la politique impérialiste et anti-ouvrière de ce gouvernement.

En 2007, Sinistra Critica travaillait au sein de Rifondazione, et était l'un des neuf partis soutenant le second gouvernement de Prodi. La politique droitière de ce dernier était contestée par de larges sections de la population italienne.

Turigliatto de SC, alors sénateur, avait joué un rôle particulièrement infâme. A la fin de février 2007, il avait voté contre la politique étrangère de Prodi, mais une semaine plus tard, il avait contribué à garantir la victoire d'une motion de confiance qui permit au gouvernement de survivre un temps.

Ce vote approuvait spécifiquement l'ultimatum en 12 points de Prodi qui comprenait, entre autres, l'approbation inconditionnelle de sa politique impérialiste en Afghanistan e au Liban, la « réforme » du système de retraite et la construction du TAV, un train à grande vitesse, qui était largement contestée par la classe ouvrière.

Telle est la façon de procéder de SC. Ils prêchent un « gauchisme » diffus et prudent, comprenant la critique de la gauche bourgeoise officielle, tout en faisant leur possible pour s'assurer que les travailleurs n'agissent pas indépendamment des bureaucraties syndicales, sociales-démocrates et staliniennes.

Lorsque le mois dernier Berlusconi a tendu la main aux soi-disant « partenaires sociaux » (les syndicats, le patronat et les banquiers), les syndicats ont apporté le soutien nécessaire pour appliquer ces mesures (voir “Italy prepares new cuts after stock market panic”). SC est tout à fait conscient de ceci. Tout comme le rôle qu'ils ont joué au sein du gouvernement Prodi, l'objectif conscient des pablistes est d'encourager les illusions dans la capacité des syndicats à s'opposer aux mesures d'austérité et autres attaques. 

C'est pour cela que SC déclare de façon malhonnête que « des signes perturbants viennent des syndicats » tandis qu'ils se subordonnent à Confindustria (la fédération patronale) et à la notion de « responsabilité nationale. » Les pablistes posent la question rhétorique, « Comment le CGIL (Confédération générale du travail, sous influence stalinienne) va-t-il pouvoir justifier son opposition » à « la volonté des marchés? »

La réponse est très simple: Il n'y a aucune opposition à cette « volonté », ni de la part des syndicats, ni de SC. Les syndicats acceptent inconditionnellement les relations capitalistes et fonctionnent comme véhicule servant à subordonner les intérêts des travailleurs aux besoins du capital. Toute organisation, telle SC, qui présente les syndicats comme opposés à la politique de libre marché cherche explicitement à tromper les travailleurs.

C'est précisément ce que fait SC en soutenant l'initiative « Dobbiamo fermali » (« On doit les stopper »), un coup organisé par les syndicats, notamment la CGIL, pour se donner une certaine crédibilité et désorienter les travailleurs.

Cette opération bidon comprenant l'organisation d'une manifestation le 15 octobre a pour objectif de permettre au gouvernement de commencer à bien appliquer toutes ses mesures et de démoraliser la classe ouvrière.

Salvatore Cannavo, partenaire politique de Turigliatto est un membre dirigeant du Secrétariat unifié pabliste. Durant le gouvernement Prodi, Cannavo était membre de la Chambre des députés. Il avait lui aussi soutenu Prodi puis avait quitté Rifondazione (auquel il adhérait depuis sa fondation en 1991) avec Turigliatto pour fonder Sinistra Critica, après que l'ancien parti se fut totalement discrédité.

Les écrits de Cannavo témoignent d'une diversité de types d'opportunisme politique. Le spontanéisme est glorifié; la classe ouvrière internationale est inexistante. Ce qui existe pour cet opérateur politique expérimenté c'est l'establishment politique bourgeois et l'opportunité de s'y frayer un chemin par des alliances mal conçues avec des partis de la soi-disant « gauche » et centre-gauche.

Dans un récent article intitulé « Elections municipales: La défaite de Berlusconi, » il célèbre « la défaite de la droite » et les gains du centre gauche, qu'il caractérise non pas comme l'ennemi des travailleur mais comme « une alternative à la droite » qui a « regagné une certaine crédibilité. »

Cannavo est en train de préparer la voie à une nouvelle coalition avec les mêmes forces bourgeoises auxquelles il s'était allié dans le gouvernement de 2006. Il est prêt à prendre un virage aussi droitier que le feront ses partenaires de la « gauche » bourgeoise. Dans le cas du Parti démocrate (PD) un des descendants de l'ancien Parti communiste, cela inclurait une alliance avec les néo-fascistes Gianfranco Fini (voir:“Government crisis in Italy: Democrat leader supports the post-fascist Fini”)

Une autre personnalité dominante de SC, Luigi Malabarba, mérite aussi notre attention. Malabarba est ouvrier chez Alfa Romeo. Il a une longue histoire de représentant syndical métallurgique chez FIOM-CGIL, ainsi qu'à SinCobas (syndicat intersectoriel des comités de base, à présent USB [Syndicat de la base] et organisation nationaliste.) Tout comme Turigliatto et Cannavo, l'évolution politique de Malabarba a été façonnée par le pablisme et sa personnalité italienne la plus en vue, l'ultra opportuniste Livio Maitan.

Sénateur durant les deux gouvernements Berlusconi (2001-06) ainsi qu'une partie du deuxième gouvernement Prodi jusqu'à octobre 2006, Malabarba était membre du Comité de contrôle des services secrets auprès du congrès.

L'ex-stalinien et ancien premier ministre Massimo D'Alema a le mieux charactérisé cette agence lorsqu'il a pris ses fonctions de président de ce Comité en 2010: « J'ai l'intention de travailler dans l'esprit qui a guidé jusqu'ici ce Comité: collaboration institutionnelle et sens de l'Etat. » Le rôle de cet organe du congrès est précisément de dissimuler les crimes de l'Etat italien.

Cet individu anciennement de gauche reste fidèle à son héritage de collaboration de classes et de défense des intérêts nationaux en soutenant l'Etat capitaliste et les syndicats. Leur rôle dans la situation actuelle en Italie est d'encourager la politique sans issue des grèves isolées d'une journée, et la politique de protestation qui produisent assurément défaites après défaites.

La lutte contre les coupes et les mesures d'austérité commence précisément par une rupture avec ces syndicats et partis anciennement de gauche tel Sinistra Critica, et une lutte contre eux. L'unique objectif de ces syndicats et partis est de garantir la subordination des travailleurs aux besoins du patronat et aux attaques de l'Etat qui vont croissant. 

(Article original paru le 29 août)