Israël a connu ses manifestations les plus importantes contre l’inégalité

Par Jean Shaoul
9 septembre 2011

Quelques 430.000 personnes sont descendues samedi soir dans les rues de diverses villes en Israël pour protester contre l’augmentation des loyers et la flambée du coût de la vie qui rendent les fins de mois difficiles.

Les rassemblements étaient les plus vastes protestations sociales de l’histoire d’Israël, bien plus vastes que les 250.000 qui ont rempli les rues le 6 août et plus vastes encore que les 400.000 qui étaient descendus dans la rue en septembre 1982 pour protester contre le rôle joué par Israël dans le massacre perpétré dans les camps de réfugiés de Sabra et Chatila à Beirut.

Plus de 5,5 pour cent de la population israélienne de 7,75 millions ont été impliqués dans les manifestations, ce qui représenterait 3 millions de personnes en Grande-Bretagne et plus de 18 million aux Etats-Unis.

Les manifestants ont dénoncé le prix élevé des logements et les programmes de privatisation du gouvernement. Ils ont appelé à une augmentation des taxes sur les sociétés et des impôts pour les riches et à une réduction de la TVA et des taxes sur le carburant.

Le rassemblement principal a eu lieu à Tel Aviv où 300.000 jeunes, couples de retraités et familles, tant juifs Ashkenazi que Mizrahi, ont manifesté en scandant des slogans, « Il [le gouvernement] ne comprend que les chiffres, »et en réclamant la justice sociale.

L’ambiance était carnavalesque, avec des concerts et des écrans de télévision géants montrant les protestations à travers le pays.

Jérusalem a vu 50.000 personnes emplir la place de Paris et les rues aux alentours. C’était presque le double des rassemblements précédents qui ont eu lieu cet été.

De plus, 40.000 personnes sont descendues dans les rues à Haïfa, la troisième plus grande ville d’Israël avec une population mixte d’Arabes et de Juifs, pour protester contre la discrimination en Israël à l’encontre des citoyens arabes. Shahin Ninas, un représentant du campement de protestation a dit, « Aujourd’hui, nous changeons les règles du jeu. Plus de coexistence basée sur le houmous et les fèves. Ce qui se passe là, c’est la véritable coexistence, quand Juifs et Arabes marchent ensemble, côte à côte, pour la justice sociale et la paix. Nous en avons assez. Bibi [le premier ministre], doit partir. Steinitz [le ministre des Finances], va-t-en et ne reviens pas, Atias [le ministre du logement], salut et bon débarras. »

Les « villes de développement » appauvries ont assisté à d’énormes manifestations, lors desquelles 12.000 personnes ont participé aux rassemblements à Aful et 7.000 à la fois à Rosh Pina et à Kiryat Shemona. Dans le Sud, plus de 1.000 personnes au total ont rejoint les rassemblements à Mitzpe Ramon et à Arad, des villes dans le désert du Neguev où les organisateurs n’attendaient qu’une centaine de personnes.

Trois cents Israéliens vivant aux Etats-Unis ont aussi manifesté à New York, en scandant, « New York, Tel Aviv – la même révolution. »

Tzipi Livni, dirigeante du parti d’opposition Kadima, a appelé ses partisans à se joindre à la manifestation, tandis que Meretz, qui se présente comme un parti social-démocrate, a tenu des réunions avant et durant la manifestation, appelant à la restauration de l’Etat providence. L’objectif de ces forces politiques est de maintenir l’opposition de masse contre l’inégalité existant au sein du système politique existant.

Ahmed Tibi, député palestinien israélien et membre du Parti T’aal, a rejoint les protestations en appelant à la justice sociale et à combler l’écart économique entre la majorité et la minorité.

Alors que les organisateurs avaient initialement appelé à une « marche d’un million », soit près du huitième de la population, le nombre de ceux qui ont suivi l’appel, 430.000, a témoigné de l’énorme crise sociale à laquelle les travailleurs et leur famille sont confrontés. Ce nombre doit aussi être compris comme une résistance aux tentatives des autorités de fermer le campement de protestation et de limiter la taille des rassemblements.

L’armée israélienne Homefront (Home Front Command) a publié une directive interdisant les manifestations dans les villes du Sud appauvries de Be’er Sheva, Ashdod, Ashkelon et Sederot, en rappelant des craintes d’attaques à la roquette de la Bande de Gaza.

Mercredi, la direction des chemins de fer israéliens a annoncé qu’elle fermerait Jérusalem, Tel Aviv et Beersheba ainsi que, samedi soir, les lignes ferroviaires de Tel Aviv pour assurer des travaux de réparation sur les lignes malgré le fait d’avoir été au courant de la manifestation de masse depuis des semaines. Il aura fallu une décision de la Haute Cour vendredi pour obliger le ministère des Transports à faire circuler davantage de trains tout comme des services d’autobus de remplacement afin de permettre aux gens d’aller participer aux protestations à Tel Aviv.

A Jérusalem, la police est en train d’adopter une approche de plus en plus autoritaire. Mardi, la police a inculpé deux personnes parmi les premières venues dresser leur tente dans la ville en guise de protestation contre les prix élevés du logement. Elles ont été accusées de tentative de pénétrer par effraction dans l’enceinte du Parlement israélien, la Knesset, après le défilé et d’avoir brûlé des pneus sur l’autoroute Tel Aviv-Jérusalem dans le but de perturber le trafic. Vendredi, en prétendant qu’ils gênaient la circulation, la police a arrêté deux manifestants lors d’une petite manifestation devant la résidence officielle du premier ministre à Jérusalem.

Le principal danger auquel sont confrontées les protestations c’est le manque d’une direction politique indépendante. Les rassemblements de masse de ce weekend ont été qualifiés de« pic » du mouvement sans que rien de plus ne soit planifié. De nombreux campements se vident tandis que les étudiants et les travailleurs retournent à leurs études ou au travail à la fin des vacances.

Il y a trois semaines, les organisateurs avaient décidé de concentrer les protestations sur des villes israéliennes plus petites, un recul face aux forces sociales massives libérées par les protestations. Ceci reflétait leur préoccupation grandissante face à la confrontation qui est en train de se développer contre le gouvernement.

Itzik Shmuli, l’un des dirigeants des protestations et le secrétaire général de l’Union des Etudiants israéliens, a signalé sa volonté de négocier un accord avec le gouvernement Netanyahu, ce qui étranglerait les manifestations. Un comité, mis en place par Netanyahu, va proposer quelques réformes cosmétiques dans les limites du budget global même si le gouvernement est déterminé à ne pas faire de réelles concessions aux travailleurs. Le ministre de la Défense, Ehud Barak, a rejeté tout appel à une réduction du budget de la Défense.

Les organisateurs des protestations ont rejeté tout lien entre les attaques contre le niveau de vie et la politique anti-arabe du gouvernement, cherchant ainsi à éviter un mouvement unifié avec les Palestiniens. Ils insistent pour tenter de faire que le mouvement de protestations reste « non politique », en limitant leurs revendications à des appels à « la justice sociale » et à un « Etat providence. »

En fait, les organisateurs ont une perspective politique définie, celle d’empêcher que les manifestations ne posent un défi au gouvernement Netanyahu, en les canalisant derrière le parti Kadima et l’opposition officielle. Ils sont opposés à une lutte pour le renversement du gouvernementale de coalition de Netanyahu, le plus droitier de l’histoire d’Israël.

Daphne Liff, l’une des organisatrices des protestations, a dit lors d’une interview accordée à Ha’aretz, « Lors du premier rassemblement déjà j’avais dit, ‘Réglez les problèmes, tant que c’est encore possible. Si vous ne les réglez pas, vous devriez être viré.’ Je pense encore qu’il est en mesure de régler les problèmes. Mais, pour cela il a besoin de faire un virage à 180 degrés. Il a une idéologie capitaliste qui donne d’abord de l’argent aux riches avec ensuite quelques retombées pour les pauvres. Ce n’est pas le langage de cette protestation. »

De tels points de vue représentent une impasse politique pour les manifestants et l’ensemble de la classe ouvrière israélienne. Leurs revendications ne peuvent être satisfaites que par le renversement du gouvernement Netanyahu et la lutte pour un gouvernement ouvrier fondé sur une politique socialiste.

(Article original paru le 5 septembre 2011)