La montée du fascisme en Allemagne et l’effondrement de l’Internationale communiste

Par Peter Schwartz
11 octobre 2005

Cette conférence a été donnée par Peter Schwarz, secrétaire du Comité international de la Quatrième Internationale et membre du comité de rédaction de WSWS, lors de l'université d'été du Socialist Equality Party/WSWS qui s'est tenue du 14 au 20 août 2005 à Ann Arbor, Michigan.

Confusion d’après-guerre : l’Ecole de Francfort

En plus de la montée et de la chute de l’Union Soviétique, la montée du fascisme en Allemagne est une autre question fondamentale du vingtième siècle qui n’a pas été comprise. Par « qui n’a pas été comprise », je ne veux pas dire « inconnue ». Le national-socialisme allemand et la Seconde Guerre mondiale font partie du cursus de presque toutes les écoles de la planète, et certainement de toutes les écoles allemandes. D’innombrables documents, livres et articles historiques ont été écrits sur le sujet et la plupart des aspects du Troisième Reich ont été examinés en détail. Mais, en ce qui a trait aux leçons historiques de ces évènements, il existe une énorme confusion.

La montée au pouvoir d’Hitler et les crimes horribles commis par son régime — culminant dans une guerre d’agression qui coûta la vie à 80 millions de gens, incluant l’élimination systématique de 6 millions de juifs — est certainement l’expérience la plus traumatisante du vingtième siècle. De plus, tout cela s’est déroulé alors que l’Allemagne était considérée comme l’un des leaders, si ce n’est le leader, culturel de tous les pays du monde. L’Allemagne avait produit des penseurs comme Kant, Hegel et Marx ; des musiciens comme Bach, Beethoven et Brahms ; des écrivains comme Goethe, Heine et Thomas Mann ; et des scientifiques comme Röntgen, Planck et Einstein, pour ne nommer que ceux-là. Dans la décennie qui précéda la prise du pouvoir par Hitler, Berlin était le centre culturel de l’Europe, jouissant d’une très active vie artistique dans tous les domaines : la musique, le théâtre, la peinture, etc.

Comment est-ce possible que cette nation de culture ait basculé dans les formes les plus sombres de barbarie ? Pourquoi Hitler a-t-il triomphé ? Pourquoi personne ne l’a-t-il stoppé ? Qui est responsable ? Soixante ans après la chute d’Hitler, l’idéologie officielle n’a donné aucune réponse satisfaisante à ces questions. Les références à Auschwitz, à l’Holocauste ou à d’autres crimes nazis sont utilisées pour justifier tout et n’importe quoi, dont plusieurs crimes historiques : l’oppression du peuple palestinien, la guerre contre la Yougoslavie et le bombardement de Belgrade, la guerre en Irak et l’occupation impérialiste du pays ainsi que l’exclusion, en Allemagne, des partis de gauche et des partis d’extrême-droite.

Un document typique, et de plusieurs façons un facteur important dans la confusion répandue concernant la signification du nazisme, a été écrit dans les dernières années de la Seconde Guerre mondiale et publié un peu après la guerre : « La dialectique de la Raison » par Max Horkheimer et Theodor Adorno. Dans ce document, les deux représentants en chef de l’Ecole de Francfort s’étaient donné comme mandat de fournir une explication fondamentale du nazisme. « Ce que nous nous étions proposé de faire n’était en effet rien de moins que la tentative de comprendre pourquoi l’humanité, au lieu de s’engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle forme de barbarie », annoncent-ils dans l’introduction.

Ce livre a eu un impact majeur sur l’interprétation du nazisme en Allemagne et internationalement. Peu après la fin de la guerre, Horkheimer et Adorno sortirent de leur exil en Amérique et partirent pour l’Allemagne, où ils devinrent professeurs à l’Université de Francfort. Le gouvernement allemand leur confia la tâche d’élaborer des conceptions pour l’enseignement sur le nazisme dans les écoles allemandes. Plus tard, l’Ecole de Francfort eu un impact considérable sur le mouvement étudiant de 1968. D’ailleurs, on ne peut pas comprendre l’évolution des Verts, l’héritier des mouvements d’opposition de 1968, comme l’un des piliers de l’Etat allemand sans examiner l’idéologie de l’Ecole de Francfort.

La première chose qui nous vient à l’esprit en lisant « La dialectique de la raison » est l’absence complète de toute référence aux évènements historiques, économiques ou politiques concrets, aux classes sociales, aux partis politiques ou aux questions de perspectives. Les politiques des sociaux-démocrates ne sont pas examinées, pas plus que celles du Parti communiste. Même Hitler n’est pas mentionné. Plutôt, tout est traité au niveau de la pensée pure, qui est présentée comme un sujet indépendant, complètement détaché de l’individu pensant, de la conscience sociale, de la lutte des classes ou de la lutte des idées. Horkheimer et Adorno décrivent cela comme la pensée « examinant sa propre part de culpabilité ».

Ils prétendirent que les germes de la régression sociale manifestée dans le nazisme étaient déjà présents dans la raison des Lumières. « Le premier objet que nous devions examiner », écrivent-ils, est « l’autodestruction de la Raison ». Et : « Nous n’avons pas le moindre doute… que dans la société, la liberté est inséparable du penser éclairé. Mais nous croyons avoir tout aussi nettement reconnu que la notion même de ce penser, non moins que les formes historiques concrètes, les institutions de la société dans lesquelles il est imbriqué, contiennent déjà le germe de cette régression qui se vérifie partout de nos jours. »

La plupart de leurs arguments se limitent strictement à un niveau philosophique et sont écrits dans un langage ésotérique presque incompréhensible. Cependant, ils sont très francs lorsqu’ils abordent les conséquences du progrès économique et industriel et de son impact sur les masses.

Selon Marx et Engels, les forces productives développées par le capitalisme entrent en conflit avec les rapports de propriété capitaliste, entraînant une période de révolution sociale et fournissant la base pour une forme socialiste, plus élevée de société. Horkheimer et Adorno défendent le point de vue opposé. Selon eux, le développement des forces productives résulte inévitablement en l’abrutissement des masses, au déclin culturel et, ultimement, en une nouvelle forme de barbarie.

Ils déplorent « la mystérieuse disposition qu’ont les masses à se laisser fasciner par n’importe quel despotisme » et leur « affinité autodestructrice pour la paranoïa raciste ».

Plus loin, ils écrivent : « L’humanité, dont l’adresse et la connaissance se sont affinées grâce à la division du travail est en même temps ramenée de force à des niveaux anthropologiques plus primitifs car, dans une existence facilitée par la technique, la persistance de la domination conditionne le blocage des instincts par une oppression accrue. L’imagination s’atrophie… La malédiction du progrès irrésistible est la régression irrésistible. » [Souligné par PS]

« Plus l’appareil social, économique et scientifique, auquel le système de production entraîne le corps depuis longtemps, est complexe et précis, plus les expériences que ce dernier est apte à faire sont restreintes. A la suite de la rationalisation des modes de travail, l’élimination des qualités, leur conversion en fonctions, passe de la sphère scientifique à la sphère du vécu et tend à rapprocher les peuples de l’état des batraciens. L’impuissance des travailleurs ne sert pas seulement d’alibi aux dirigeants, elle est aussi la conséquence logique de la société industrielle… » [Souligné par PS]

Ces passages, et il y en a plusieurs similaires dans le livre, illustrent très graphiquement les conclusions tirées par Horkheimer et Adorno de l’expérience nazie : la conception marxiste, selon laquelle le moteur essentiel du changement historique est l’interaction dialectique des forces productives et des rapports sociaux de production, s’est avérée fausse. La croissance des forces productives résulte, au contraire, dans le renforcement de la domination capitaliste et dans la régression de la société dans la barbarie.

Les opprimés, écrivent-ils, « acceptent comme une nécessité inéluctable l’évolution qui, à chaque augmentation du niveau de vie, accroît d’autant leur impuissance. Lorsqu’une fraction minimale du temps de travail dont disposent les maîtres de la société suffit à assurer la subsistance de ceux dont on a encore besoin pour faire fonctionner les machines, le reste, c’est-à-dire l’énorme masse de la population, est soumis à un dressage permettant de former les gardiens supplémentaires du système, qui constitueront le matériel mis au service de ses grands desseins présents et futurs. Ces masses seront gavées comme armée de chômeurs. Rabaissés au niveau de purs du système administratif qui préforme tous les secteurs de la vie moderne, y compris celui de la langue, ils considéreront leur état comme une nécessité objective contre laquelle ils se croiront impuissants. »

Comment la société peut-elle sortir de ce cul-de-sac ?

Par la pensée, répondent Horkheimer et Adorno. « Elle est la servante que le maître ne peut pas réprimer comme bon lui semble », écrivent-ils. Alors que la « domination » subjugue tout, la « pensée » développe un haut niveau d’indépendance.

« L’instrument [c.-à-d. la pensée] de domination prend de l’indépendance : l’intellect, instance médiatrice, modère la brutalité de l’injustice sans que la volonté des dirigeants intervienne. Les instruments de la domination — langage, armes et machines — qui doivent appréhender tout le monde, doivent se laisser appréhender par tous. C’est ainsi que le moment de la rationalité — qu’implique toute domination — s’affirme dans sa différence par rapport à celle-ci. Le caractère objectif de l’« instrument » qui permet à tous d’en disposer implique déjà une mise en question de la domination au service de laquelle le penser s’est développé. »

Dans ses premières années, l’Ecole de Francfort a emprunté plusieurs conceptions au marxisme et, encore aujourd’hui, elle est encore faussement décrite comme étant une branche du marxisme. Les passages de « La dialectique de la raison » cités plus haut démontrent que le contraste entre le marxisme et la théorie critique de l’Ecole de Francfort pourrait difficilement être plus marqué. Le marxisme met beaucoup d’emphase sur la pensée critique et, aussi, sur la conscience. Comme nous l’avons vu avec la conférence sur Que faire ? de Lénine, c’est la tâche des marxistes d’amener, de l’extérieur, la conscience socialiste à la classe ouvrière. Mais le pouvoir de cette conscience socialiste vient du fait qu’elle est basée sur une compréhension scientifique du développement de la société gouverné par des lois. « Nous appelons notre dialectique « matérialiste », vu que ses racines ne sont ni dans le paradis, ni dans les profondeurs de notre « libre volonté », mais dans la réalité objective, dans la nature », a déjà écrit Trotsky. (À la défense du marxisme)

Les marxistes s’efforcent de développer le programme de la classe ouvrière en accord avec les tendances objectives du développement historique. L’Ecole de Francfort, elle, procède d’une toute autre façon. Ici, la pensée critique mène à une lutte héroïque, et plutôt désespérée, contre les tendances objectives du développement historique. Selon leur point de vue, le progrès économique et technologique ainsi que la division grandissante du travail ramènent l’humanité à « des niveaux anthropologiques plus primitifs ». Ils tendent à ramener la capacité humaine dans l’expérience « à celle des batraciens » qui mène vers une « régression irrésistible ». La pensée ne peut s’opposer à ce développement qu’en se détachant elle-même des tendances objectives du développement social et en les confrontant en tant qu’objet indépendant.

Il serait possible de faire une conférence entière sur les implications politiques de cette conception. L’entreprise désespérée de confronter une réalité sociale hostile équipée exclusivement de l’arme de la pensée rappelle la fameuse bataille de Don Quichotte contre les moulins à vent. Cette conception génère l’humeur pessimiste qui envahie l’Ecole de Francfort ainsi que tous ses dérivés. Ici, le pessimisme culturel du « Bildungsbürger » allemand, le philistin hautement scolarisé, se marie avec une méfiance profonde envers toutes formes de mouvement de masse. Cela est particulièrement évident dans les écrits de Horkheimer et Adorno sur la culture de masse : leurs réactions aux innovations culturelles comme le cinéma ou la musique populaire, principalement le jazz, est une pure horreur.

Les écrits de l’Ecole de Francfort ont exercé une influence majeure sur les mouvements étudiants de 1968. La génération de 1968, née vers la fin de la guerre ou peu de temps après, recherchait intensivement des réponses à la question du fascisme, une question qui avait été supprimée pendant les deux décennies qui avaient suivi la guerre. Elle était horrifiée par les crimes de la génération de ses parents, qui était un des moteurs principaux des mouvements d’opposition en Allemagne, leur donnant un caractère fortement anti-capitaliste. Mais les réponses fournies par l’Ecole de Francfort la dirigèrent dans un cul-de-sac.

L’Ecole de Francfort a critiqué certains aspects de la superstructure de la société bourgeoise de brillante façon. Mais elle fut incapable de révéler les contradictions dans l’infrastructure de la société capitaliste qui créait les conditions pour son renversement final. La classe ouvrière n’était pas vue comme étant potentiellement révolutionnaire, mais comme une masse passive, accommodée et terrorisée par la consommation de masse. Après qu’une première radicalisation ait, dans les cas les plus extrêmes, pris la forme du terrorisme individuel, le mouvement de 1968 rentra dans les cadres de l’ordre bourgeois et, ultimement, lorsque les Verts entrèrent dans le gouvernement fédéral en 1998, assuma une responsabilité politique pour cet ordre.

Plusieurs thèmes suggérés par Horkheimer et Adorno dans leur document de 1944 peuvent facilement être détectés dans le programme du Parti vert et dans son évolution : scepticisme vis-à-vis du progrès technologique et scientifique, méfiance à l’égard des masses et beaucoup plus. Après avoir erré pendant des décennies, la pensée critique trouva finalement refuge dans l’appareil d’Etat allemand.

Les Verts, pendant longtemps opposés à la répression étatique et adversaires du militarisme, glorifient maintenant l’appareil répressif de l’Etat comme étant garante de la démocratie et l’armée allemande comme étant la gardienne de la paix et de la civilisation internationale. Mais là n’est pas le sujet de la conférence d’aujourd’hui.

Pour répliquer à Horkheimer et Adorno, des considérations théoriques générales ne sont pas suffisantes. Il est nécessaire d’analyser les évènements historiques qui les ont menés à leurs conclusions : la montée du national-socialisme. Sur cette question, les écrits de Léon Trotsky n’ont pas été surpassés jusqu’à ce jour. Une comparaison des écrits de Trotsky sur le national-socialisme avec l’analyse d’Horkheimer et Adorno démontre le gouffre profond qui sépare la théorie critique de l’Ecole de Francfort du marxisme et du matérialisme historique.

Malgré son nom, la théorie critique est une simple excuse des faits après coup. Elle explique pourquoi les choses devaient arriver d’une telle manière et pourquoi elles ne pouvaient pas arriver d’une autre. Elle explique « l’écroulement de la société dans une nouvelle forme de barbarie » par des carences générales dans la pensée des Lumières, par une sorte de péché originel des Lumières. Elle explique l’affinité des masses (en général) pour « la paranoïa nationaliste » par la division du travail (en général) et le progrès technologique (en général). Malgré les arguments compliqués et la phraséologie dialectique, l’analyse demeure superficielle, spéculative, idéaliste, métaphysique et profondément mensongère.

Trotsky procède tout autrement. Il est totalement opposé aux platitudes générales d’Horkheimer et Adorno. Pour lui, la cause du national-socialisme ne réside pas dans les défauts de la pensée des Lumières, du progrès technique ou du capitalisme en général, mais dans les contradictions d’un capitalisme spécifique dans des circonstances historiques bien définies — l’impasse du capitalisme allemand dans des conditions de déclin impérialiste. Il ne spécule pas sur les masses, mais examine minutieusement la situation de toutes les différentes classes de la société. Par-dessus tout, il se penche de façon approfondie sur les programmes et les politiques des partis politiques et de leurs chefs.

Trotsky a écrit d’innombrables articles et brochures sur l’Allemagne dans le feu de l’action. L’édition allemande de ses écrits sur l’Allemagne, publiée en 1970, contient 76 articles écrits entre 1929 et 1940, la plus grande majorité en 1932 et en 1933. Le but de Trotsky était de changer la trajectoire prise par le Parti communiste. Avec une politique appropriée, ce parti aurait été capable de freiner la montée du national-socialisme et de prévenir la victoire d’Hitler.

Le fascisme et l’impérialisme

Ce n’était pas les masses comme telles qui, comme Horkheimer et Adorno le prétendirent, formaient la base sociale du fascisme et certainement pas la classe ouvrière, dont le développement est intimement lié à l’industrie moderne et à la technologie. Des couches sociales très spécifiques formaient cette base : ces sections de la petite bourgeoisie et du sous-prolétariat qui avaient été abandonnées et ruinées par le développement du capitalisme, dont l’existence avait été détruite ou qui craignaient la paupérisation.

Il s’agissait des artisans, des marchands et des fonctionnaires frappés aussi cruellement que les travailleurs par le désordre de l’après-guerre ; de la paysannerie ruinée par la crise économique dans l’agriculture ; des petits entrepreneurs qui faisaient continuellement face à la faillite ; de leurs fils diplômés d’université et sans emploi, de leurs filles sans dot ou sans prétendant ; des officiers de faibles ou moyens grades qui composaient la vieille armée, comme Trotsky l’a écrit dans l’article Qu’est-ce que le national-socialisme ?.

Il résuma : « La « renaissance » nationale s'appuyait entièrement sur les classes moyennes — la partie la plus arriérée de la nation, fardeau pesant de l'histoire. L'habileté politique consistait à souder l'unité de la petite bourgeoisie au moyen de la haine pour le prolétariat. Que faut-il faire pour que ce soit encore mieux ? Avant tout, écraser ceux qui sont en bas. La petite bourgeoisie, impuissante face au grand capital, espère désormais reconquérir sa dignité sociale en écrasant les ouvriers. »

Mais même si les nazis s’appuyaient sur la petite bourgeoisie et la mobilisaient contre les travailleurs, leurs politiques ne correspondaient pas du tout aux besoins de la petite bourgeoisie. Après que le parti d’Hitler ait pris le pouvoir, il s’est élevé « au-dessus de la nation comme la forme la plus pure de l’impérialisme » comme l’a fait remarquer Trotsky.

Il écrit : « Le fascisme allemand, comme le fascisme italien, s'est hissé au pouvoir sur le dos de la petite bourgeoisie, dont il s'est servi comme d'un bélier contre la classe ouvrière et les institutions de la démocratie. Mais le fascisme au pouvoir n'est nullement le gouvernement de la petite bourgeoisie. Au contraire, c'est la dictature la plus impitoyable du capital monopoliste. » (Qu’est-ce que le national-socialisme ?)

Dans le but de comprendre la trajectoire du fascisme, il est nécessaire de se pencher sur la crise de l’impérialisme mondial et de son impact sur l’impérialisme allemand — et non sur les défauts de la pensée des Lumières ou de l’impact de la culture de masse sur la classe ouvrière, comme l’ont fait Horkheimer et Adorno. Encore une fois, c’est Trotsky qui résuma de brillante façon ce que Nick Beams a expliqué en détail dans sa conférence sur les années 1920 :

« Du fait de son extrême retard, le capitalisme en Russie s’est avéré être le maillon le plus faible de la chaîne impérialiste. Le capitalisme allemand apparaît dans la crise actuelle comme le maillon le plus faible pour la raison diamétralement opposée : c’est le système capitaliste le plus avancé dans une Europe qui se trouve dans une situation sans issue. Plus s’affirme le caractère dynamique des forces productives en Allemagne, plus ces dernières étouffent dans le système étatique de l’Europe, semblable au « système » de cages d’une minable ménagerie provinciale. Chaque tournant de la conjoncture place le capitalisme allemand devant les tâches qu’il s’était efforcé de résoudre au moyen de la guerre. » (La Révolution allemande et la bureaucratie stalinienne, dans Comment vaincre le fascisme)

Pour la bourgeoisie, il y avait une seule façon de sortir de cette crise. Elle devait compléter ce qu’elle n’avait pas réussi à achever pendant la Première Guerre mondiale. Elle devait militairement réorganiser l’Europe, l’assujettir à la domination allemande et conquérir un nouvel « espace vital (Lebensraum) » à l’Est. La guerre n’était pas la conséquence des rêves et de la mégalomanie d’Hitler, mais des besoins objectifs de l’impérialisme allemand. Mais pour lancer la guerre, la bourgeoisie impérialiste devait premièrement défaire « l’ennemi intérieur » — la puissante et bien organisée classe ouvrière allemande.

La malhonnêteté d’Horkheimer et Adorno est illustrée le plus clairement par leur indifférence au fait que la classe ouvrière, dans sa grande majorité, était opposée au fascisme. Leurs commentaires sur ce qu’ils appellent « les opprimés » — l’« affinité autodestructrice » des « masses technologiquement éduquées » pour la « paranoïa raciste », le recul « de la capacité humaine à l’expérience » à « celle des batraciens » — ont plus d’affinités avec l’image créée par la propagande nazie (c’est-à-dire par les films de Leni Riefenstahl) qu’avec la réalité sociale allemande.

C’est un fait politique irréfutable que le mouvement d‘Hitler ne trouva pratiquement pas de soutien chez les travailleurs avant de prendre le pouvoir en janvier 1933. Dans la dernière élection plus ou moins démocratique, en novembre 1932, les deux principaux partis ouvriers : les sociaux-démocrates (SPD) et les communistes (KPD), avaient reçu 13,2 millions de votes, soit 1,5 million de plus que les nazis, qui avaient obtenu 11,7 millions de votes. En particulier, les « masses technologiquement éduquées », i.e. les travailleurs oeuvrant dans les grandes usines, supportaient presque unanimement le SPD et le KPD.

La tâche principale des nazis fut précisément d’écraser la classe ouvrière organisée. C’est pourquoi les nazis, qui avaient été rejetés par la plupart des sections de la bourgeoisie dans leur étape initiale de développement, a gagné l’appui de toutes les principales sections de l’élite allemande lorsque la crise s’est approfondie dans les années 1930 : les gros industriels, qui donnèrent leur soutien à Hitler lors d’une conférence à Düsseldorf en janvier 1932 ainsi que l’état-major de l’armée, qui jouèrent un rôle crucial dans l’arrivée d’Hitler à la position de chancelier en janvier 1933.

L’étendue de la brutalité utilisée par les nazis était directement proportionnelle au niveau élevé de développement culturel et organisationnel de la classe ouvrière allemande. Il n’était pas suffisant d’arrêter et d’emprisonner les leaders révolutionnaires : ce qui aurait pu être fait par une dictature militaire ou policière. Il était nécessaire de détruire les résultats de plusieurs décennies d’éducation et d’organisation marxistes qui avaient modelé la classe ouvrière en Allemagne.

Ce ne fut pas un accident que les travaux d’Heinrich Meine, de Stefan Zweig, d’Heinrich Mann et de Sigmund Freud ainsi que ceux de plusieurs autres furent brûlés publiquement, plutôt que seulement retirés secrètement des bibliothèques et des librairies. Les nazis jugèrent qu’il était nécessaire d’organiser une démonstration publique contre la culture, qu’ils associaient instinctivement à la classe ouvrière, au progrès social et au socialisme. A cet égard, Hitler et Goebbels avaient une compréhension beaucoup plus claire du lien entre la classe ouvrière et la culture qu’Horkheimer et Adorno.

« Le fascisme n’est pas seulement un système de représailles, de force brute ou de terreur policière », écrivait Trotsky. « Le fascisme est un système d’Etat particulier qui est fondé sur l’extirpation de tous les éléments de la démocratie prolétarienne dans la société bourgeoise. La tâche du fascisme n’est pas seulement d’écraser l’avant-garde communiste, mais aussi de maintenir toute la classe dans une situation d’atomisation forcée. Pour cela, il ne suffit pas d’exteminer physiquement la couche la plus révolutionnaire des ouvriers. Il faut écraser toutes les organisations libres et indépendantes, détruire toutes les bases d’appui du prolétariat et anéantir les résultats trois-quarts de siècle de travail de la social-démocratie et les syndicats. Car c’est sur ce travail qu’en dernière analyse s’appuie le Parti communiste. » (La Révolution allemande et la bureaucratie stalinienne, dans Comment vaincre le fascisme)

Les plus grandes victimes de cette politique furent les juifs européens. Dans ses premières phases, l’antisémitisme, qui a une histoire remontant au Moyen-âge, fut utilisé par les nazis pour mobiliser les couches les plus arriérées de la population et comme une diversion face aux tensions de classes grandissantes. Après qu’Hitler ait pris le pouvoir, des pogromes antisémites étaient organisés à chaque fois que la pression populaire sur le régime s’intensifiait. Après le début de la guerre, plus rien ne bloqua les forces le plus extrêmement antisémites, qui se développèrent selon leur propre logique.

Derrière l’Holocauste se cachait une combinaison de motifs irrationnels et entièrement rationnels : Arisierung, l’expropriation des juifs riches, a enrichi considérablement les nazis, d’autres sections de la bourgeoisie et l’Etat allemand. La liquidation de millions de juifs pauvres à l’Est faisait partie d’une politique plus large de génocide, conçue dans le but de laisser place aux colons allemands à l’Est.

Cette question complexe peut difficilement être abordée dans le cadre de cette conférence. Une chose est sûre : le destin des juifs européens était entièrement lié au destin de la classe ouvrière. Une fois la classe ouvrière allemande défaite, il n’y avait plus de force sociale en mesure de défendre les juifs européens contre les politiques génocidaires des nazis.

Une fois les nazis au pouvoir, la nature impérialiste de leurs politiques parut au grand jour. Hitler ignora le traité de Versailles et initia un programme massif de réarmement. Un réseau d’autoroutes, qui allait permettre à l’armée allemande de se déplacer facilement d’un bout à l’autre du pays, fut construit. Les énormes montants d’argent alloués pour ces projets ainsi que l’écrasement des organisations ouvrières ont mené à une reprise économique temporaire qui permit à Hitler de consolider sa dictature. Mais à plus long terme, les dépenses publiques massives ébranlèrent l’économie à un point tel que la guerre devint la seule option pour prévenir son effondrement immédiat.

Comme l’historien Tim Mason l’a noté : « La seule « solution » face aux tensions structurelles et aux crises produites par la dictature et l’armement était plus de dictature et plus de réarmement, suivis de l’expansion, de la guerre et de la terreur et, ensuite, du pillage et de l’esclavage. L’alternative, faisant sentir sa présence en permanence, était l’effondrement et le chaos. Ainsi, toutes les solutions avancées étaient temporaires, intenses, déterminées au jour le jour et faites d’improvisations de plus en plus barbares basées sur plan cruel. »

À cet égard, plusieurs des opposants internationaux d’Hitler, d’abord et avant tout le premier ministre britannique Neville Chamberlain, l’évaluèrent de manière complètement erronée. Ils croyaient que, par des pressions économiques massives, il serait acculé au pied du mur et ferait des compromis. Après l’accord de Munich, qui concédait les Sudètes et, avec elles, tout le système de défense de la Tchécoslovaquie à Hitler, Chamberlain croyait qu’il avait assuré une paix durable. C’était tout le contraire. Pour Hilter, la conquête des Sudètes n’était qu’un autre pas vers la guerre. Acculé au pied du mur par une impasse économique, la seule façon de sauver son régime était d’agir de façon encore plus agressive.

Des parallèles évidents peuvent être faits par rapport à la période actuelle. Les commentaires de Tim Mason sur le régime hitlérien pourraient aussi être appliqués à l’administration Bush : la seule « solution » de son régime face aux tensions structurelles et aux crises produites par la guerre est plus de guerres. Il serait naïf de penser que l’administration Bush, ou l’élite américaine dans son ensemble, qui est aux prises avec une crise majeure en Irak et une situation économique insoutenable, retirera simplement ses troupes et retournera à des conditions normales. Cela n’affaiblirait pas seulement l’impérialisme américain au Moyen-Orient et internationalement, mais aussi aux Etats-Unis. Conséquemment, la seule solution est davantage de guerres et plus d’attaques contre les droits démocratiques.

On doit aussi tirer des parallèles entre la crise qui a précédé la montée au pouvoir d’Hitler et la situation actuelle en Allemagne. La décision du chancelier Gerhard Schröder de déclencher des élections plus tôt est le résultat d’une impasse politique et économique profonde. En politique étrangère, les ambitions allemandes de jouer un plus grand rôle en tant que puissance impérialiste ont été contrecarrées par l’échec de la Constitution européenne et l’effondrement des plans pour avoir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU. Économiquement, les attaques massives contre la classe ouvrière n’ont pas réussi à réduire le nombre de chômeurs, qui sont 5 millions, et à revitaliser l’économie. Quant au plan domestique, la population est massivement hostile aux attaques contre les programmes sociaux et les droits des travailleurs.

Les élections étaient supposées être un acte de libération pour mettre en place un gouvernement assez fort pour pouvoir implémenter des mesures impopulaires. En les déclenchant, Schröder a violé une clause de la constitution qui avait été rédigée afin d’empêcher le genre d’instabilité qui s’était développée durant les dernières années de la République de Weimar : l’interdiction de l’autodissolution du Parlement.

Cependant, il est clair que l’élection, peu importe ses résultats, ne résoudra pas la crise politique. Il se pourrait très bien que ni la coalition actuelle ni une coalition composée des chrétiens-démocrates et des démocrates libres n’aura la majorité. L’élite dirigeante est de plus en plus consciente qu’un changement de gouvernement n’est pas suffisant en lui-même pour résoudre les questions politiques et économiques posées par la situation internationale. Afin de casser la solide résistance populaire à l’inégalité sociale et aux coupes dans les programmes sociaux, de nouvelles méthodes de gouvernement représentant une rupture fondamentale avec les traditions d’après-guerre, qui étaient basées sur un accord social et politique, sont requises.

Comment les nazis ont-ils pu vaincre la classe ouvrière ?

Pour répondre à cette question, il est nécessaire de quitter les domaines de la sociologie et de l’économie et de rejoindre celui de la politique. Même si le national-socialisme avait des racines économiques et sociales très profondes, son émergence et son succès n’étaient pas du tout inévitables. Ils étaient le résultat de la banqueroute des organisations ouvrières ou, plus précisément, de la trahison de leurs dirigeants.

Il est impossible de tirer les leçons du national-socialisme sans expliquer le rôle de la social-démocratie et du stalinisme. Il est très significatif qu’Horkheimer et Adorno éludent toute discussion sur ce sujet et qu’ils n’abordent pas non plus la question du stalinisme dans tous leurs ouvrages. Alors qu’ils insistent pesamment sur la « pensée » et la « critique », ils adoptent un point de vue entièrement objectiviste lorsque vient le temps de parler de l’importance réelle du facteur subjectif.

Comme nous l’avons vu lors de précédentes conférences, le Parti social-démocrate (SPD) se rangea du côté de l’ordre bourgeois en 1914 et devint le pilier principal de l’Etat bourgeois dans la République de Weimar. Après la Première Guerre mondiale, il organisa l’écrasement de la révolution prolétarienne et les meurtres de Rosa Luxembourg et de Karl Liebknecht. Dans les dernières années de Weimar, il appuya le gouvernement d’Heinrich Brüning qui attaqua la classe ouvrière par des décrets d’urgence. Pour Trotsky, il était clair que le SPD était le principal responsable de la montée du fascisme et qu’il appuierait la prise du pouvoir par les fascistes plutôt qu’un soulèvement prolétarien.

La situation du Parti communiste était cependant différente. Le KPD avait été fondé en 1919 en réplique aux trahisons du SPD. Il comptait parmi ses rangs les éléments les plus révolutionnaires de la classe ouvrière et il défendait, du moins en paroles, des objectifs révolutionnaires. Mais il avait une perspective et une ligne politique qui évaluaient de façon complètement erronée la situation politique, qui désorientèrent et paralysèrent la classe ouvrière et, qui permirent finalement à Hitler de prendre le pouvoir sans rencontrer de résistance organisée de la part de la classe ouvrière, et cela malgré le fait qu’autant les sociaux-démocrates que les communistes avaient leurs propres bataillons qui étaient plus que prêts à combattre les nazis.

L’échec du KPD était le résultat de la dégénérescence stalinienne de l’Internationale communiste. Le Parti communiste allemand, après avoir perdu Rosa Luxembourg, son chef le plus remarquable, seulement quelques jours après son premier congrès en janvier 1919, traversa une longue période de crises et de bouleversements révolutionnaires au début des années 1920 et subit ensuite plusieurs purges de son leadership par la faction stalinienne à Moscou. Au début des années 1930, sa direction sous Ernst Thälmann était un instrument sous le contrôle de la bureaucratie de Moscou.

Staline n’a pas lutté délibérément pour une victoire d’Hitler et une défaite du Parti communiste allemand. Mais la démocratie interne ayant été supprimée, le programme du Comintern était motivé par les intérêts de la petite faction de la clique bureaucratique stalinienne et guidé par la doctrine du « socialisme dans un seul pays ».

Contrairement à la Grande-Bretagne, où le Parti communiste collaborait avec la bureaucratie syndicale, et à la Chine, où le PC s’était rangé du côté du nationaliste et bourgeois Kuomintang, les politiques du KPD en Allemagne ont pris une forme ultragauchiste. Le KPD refusa de faire une distinction entre le fascisme et la social-démocratie, qu’il étiquetait comme tendance social-fasciste, et rejeta la politique du Front unique, développée dans les premiers congrès du Comintern sous le leadership de Lénine.

Trotsky démontra que cette ligne « ultragauchiste » était une forme de centrisme bureaucratique. C’était une reproduction mécanique de la ligne de gauche adoptée par le Parti communiste de l’Union soviétique dans sa lutte contre les koulaks. À l’été de 1928, lors de son sixième congrès, l’International communiste décida qu’une « troisième période » avait commencé et que celle-ci plaçait la lutte pour le pouvoir à l’agenda dans chaque pays du monde. Il rejeta les tactiques comme le Front unique, développées dans les premiers congrès de l’Internationale communiste pour gagner aux Partis communistes la majorité de la classe ouvrière et, en particulier, les travailleurs sociaux-démocrates.

A l’été de 1929, le Parti communiste allemand adopta cette ligne ultragauchiste. Il présenta les sociaux-démocrates comme des sociaux-fascistes et forma ses propres syndicats, séparés des syndicats sociaux-démocrates. Cependant, les cris et les sermons à l’endroit des sociaux-démocrates cachaient un pessimisme et une passivité, le plus clairement exprimé dans leur slogan : « Nach Hitler kommen wir » — après Hitler, ce sera nous.

Au cœur du programme du KPD se trouvait leur refus de faire une distinction entre les sociaux-démocrates et le fascisme. Partant du fait que les deux soutenaient l’ordre bourgeois, les staliniens conclurent qu’il n’y avait pas de différence entre les deux. Trotsky rejeta cela catégoriquement.

« Il est tout à fait juste de faire porter à la social-démocratie la responsabilité de la législation d’exception de Brüning, ainsi que la menace de la barbarie fasciste. Mais il est absurde d’identifier la social-démocratie au fascisme », a-t-il écrit. « La social-démocratie, aujourd’hui principale représentante du régime parlementaire bourgeois, s’appuie sur les ouvriers. Le fascisme s’appuie sur la petite bourgeoise. La social-démocratie ne peut avoir d’influence sans organisation ouvrière de masse. Le fascisme ne peut instaurer son pouvoir qu’une fois les organisations ouvrières détruites. Le parlement est l’arène principale de la social-démocratie. Le système fasciste est fondé sur la destruction du parlementarisme. Pour la bourgeoisie monopoliste, les régimes parlementaire et fasciste ne sont que les différents instruments de sa domination : elle a recours à l’un ou à l’autre selon les conditions historiques. Mais pour la social-démocratie comme pour le fascisme, le choix de l’un ou de l’autre instrument a une signification indépendante, bien plus, c’est pour eux une question de vie ou de mort politique. » (La Révolution allemande et la bureaucratie stalinienne, dans Comment vaincre le fascisme)

Cette contradiction devait être utilisée. Dans sa Lettre à un ouvrier communiste allemand, Trotsky explique :

« Des milliers et des milliers de Noske, de Wels et d'Hilferding préféreront en fin de compte le fascisme au communisme. Mais pour cela, ils doivent rompre définitivement avec les ouvriers — ce qu'ils n'ont pas encore fait aujourd'hui. La social-démocratie avec tous ses antagonismes internes entrent aujourd'hui dans un conflit aigu avec les fascistes. Notre tâche est d'utiliser ce conflit et non de réconcilier au moment crucial les deux adversaires contre nous.

« Maintenant, il faut se retourner contre le fascisme en formant un seul front. Et ce front de lutte directe contre le fascisme, commun à tout le prolétariat, il faut l'utiliser pour une attaque de flanc, mais d'autant plus efficace contre la social-démocratie. »

En rejetant un front unique avec le SPD, en émettant ultimatum après ultimatum au SPD et, dans certains cas, en travaillant avec les nazis contre le SPD, le Parti communiste a poussé les travailleurs sociaux-démocrates, qui étaient très critiques vis-à-vis leurs chefs, tout droit dans les bras de ces derniers. Ces tactiques du Parti communiste eurent pour effet de paralyser la classe ouvrière et de démoraliser ses propres membres. En même temps, elles renforcèrent les fascistes. Comme Trotsky l’a plusieurs fois démontré, le passage de membres de la petite bourgeoisie radicale dans le camp du fascisme n’était pas un processus inévitable. Si le KPD avait combattu les nazis avec une politique décidée et énergique et non avec des phrases vides, nombre d’entre eux auraient joint ses rangs. Dans son article « La seule voie », Trotsky explique le mécanisme qui pousse les petits-bourgeois dans les mains des fascistes.

La petite bourgeoisie, écrit-il, « est tout à fait susceptible de lier son sort à celui du prolétariat. Pour cela, une seule chose est nécessaire : il faut que la petite bourgeoisie soit persuadée de la capacité du prolétariat à engager la société sur une voie nouvelle. Le prolétariat ne peut lui inspirer une telle confiance que par sa force, son assurance dans l’action, une offensive hardie contre l’ennemi et le succès de sa politique révolutionnaire… Mais si le parti révolutionnaire, malgré la constante aggravation de la lutte des classes, s’avère toujours incapable de rassembler autour de lui le prolétariat, s’agite vainement, sème la confusion et se contredit lui-même, la petite bourgeoisie perd alors patience et commence à voir dans les ouvriers le responsable de ses propres malheurs. »

La banqueroute du KPD permit finalement à Hitler de prendre le pouvoir sans provoquer de guerre civile. Après moins d’une semaine, le Parti communiste était banni et détruit. Le prolétariat allemand, pendant plusieurs décennies le mieux organisé au monde, avait subi une défaite dévastatrice.

La lutte de Trotsky avait pour objectif de changer la ligne politique du KPD et du Komintern. Malgré sa propre expulsion de l’Internationale communiste et la persécution de ses successeurs par les staliniens. Les trotskystes se considéraient encore comme l’Opposition de gauche à l’intérieur du Parti communiste. Contre ceux qui préconisaient une rupture avec le KPD, Trotsky soutint que le degré de dégénérescence d’un parti révolutionnaire ne peut pas être établi uniquement sur la base de symptômes ; la vérification vivante des évènements est indispensable. La défaite catastrophique du Parti communiste allemand constituait une telle vérification vivante. Elle démontrait que le KPD était bel et bien mort en tant qu’outil pour la révolution. Trotsky hésitait encore à dire la même chose pour l’Internationale communiste. Il attendit de voir si des sections réagiraient à la catastrophe allemande et critiqueraient la clique stalinienne. Mais cela ne se produisit pas.

« La direction de Moscou a non seulement proclamé sans défaut la politique qui avait assuré la victoire à Hitler, mais interdit toute discussion de ce qui s’était passé », a écrit Trotsky. « Et cette interdiction honteuse ne fut ni abolie, ni même violée. Pas de congrès nationaux, pas de congrès international, pas de discussion dans les réunions du parti, pas de polémique dans la presse. Une organisation que n’a pas réveillée le tonnerre du fascisme et qui supporte humblement de tels outrages de la part de la bureaucratie, démontre par là même qu’elle est morte et que rien ne la ressuscitera. Le dire ouvertement et à haute voix, c’est notre devoir immédiat vis-à-vis du prolétariat et de son avenir. Dans tout notre travail ultérieur, c’est de l’effondrement historique de l’Internationale communiste que nous devrons partir. » (Il faut construire de nouveau des Partis communistes et une nouvelle Internationale, Œuvres, tome 1) La conclusion que Trotsky tira de l’effondrement de l’Internationale communiste était qu’il fallait construire la Quatrième Internationale, qui fut fondée en 1938.