L’université d’été 2005 du PES (États-Unis) et du WSWS

Sixième conférence : Le socialisme dans un seul pays ou la révolution permanente

Par Bill Van Auken
27 septembre 2005

Cette conférence fut tenue par Bill Van Auken à l’occasion de l’université d’été du Parti de l’égalité socialiste (Etats-Unis) et du WSWS qui s’est déroulé du 14 au 20 août 2005 à Ann Arbor, au Michigan.

Vingt ans après la scission du Comité international

En considérant la question de socialisme dans un seul pays contre révolution permanente, nous traitons des fondements théoriques du mouvement trotskyste. Les questions théoriques essentielles qui sont apparues dans la lutte concernant ces deux perspectives opposées furent non seulement déjà développées par Trotsky dans sa lutte contre la bureaucratie stalinienne durant la deuxième moitié des années 1920, mais elles réapparaissent et font l’objet de luttes répétées au sein de la Quatrième Internationale elle-même.

Cette année marque le vingtième anniversaire de la scission, au sein du Comité international de la Quatrième Internationale, avec la direction du Workers Revolutionary Party (WRP) britannique.

Pour comprendre la signification de cette scission, il est nécessaire de comprendre la lutte qui a donné naissance au Comité international. Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) fut fondé en 1953 dans la lutte contre le révisionnisme pabliste.

Le CIQI s’opposa à la thèse avancée par les pablistes selon laquelle le stalinisme était capable de se réformer lui-même et même de jouer un rôle révolutionnaire, ainsi qu’à leur conception qui s’y rattache et selon laquelle dans les pays coloniaux, le nationalisme bourgeois était capable de mener la lutte contre l’impérialisme. Combinées, ces théories constituaient une perspective pour la liquidation des cadres historiquement réunis sur la base de la perspective révolutionnaire élaborée et défendue par Léon Trotsky lors de la fondation de la Quatrième Internationale.

En 1963, il incomba à la direction de la section britannique, alors la Socialist Labour League (SLL), de mener la lutte contre la réunification du Socialist Workers Party (SWP) américain avec les pablistes. Cette réunification devait se faire sur la base d’un accord selon lequel le mouvement de guérilla national petit-bourgeois de Fidel Castro avait mis sur pied un Etat ouvrier à Cuba, ce qui était ainsi la soi-disant preuve que des forces non prolétariennes pouvaient diriger une révolution socialiste.

A l’encontre de la glorification très en vogue à cette époque de Che Guevara, du guerillérisme et de la révolution du tiers monde, la SLL défendit de façon intransigeante la théorie de la révolution permanente de Trotsky.

Pour donner un aperçu des aspects essentiels de cette analyse fondamentale de la dynamique révolutionnaire du capitalisme mondial, développée par Trotsky, il faut dire que le point de départ de la révolution permanente n’est pas le niveau de développement de l’économie capitaliste ou les relations de classe internes d’un pays donné, mais bien plutôt la lutte de classe mondiale et le développement international de l’économie capitaliste dont les conditions nationales sont une expression spécifique particulière. Telle était la signification historique mondiale de cette perspective qui a fourni les bases de la construction d’un parti révolutionnaire véritablement international.

Cette perspective a montré que, dans les pays arriérés et les anciennes colonies, la bourgeoisie, liée à l’impérialisme et redoutant sa propre classe ouvrière, n’était plus en mesure de faire sa propre révolution « bourgeoise ».

Seule la classe ouvrière pourrait faire cette révolution et la mener à bien par l’établissement de sa propre dictature du prolétariat. Le caractère permanent de cette révolution réside dans le fait que la classe ouvrière, après avoir pris le pouvoir, ne pourrait pas se limiter aux tâches démocratiques, mais serait obligée d’appliquer des mesures à caractère socialiste.

Les limites à la construction du socialisme imposées par l’arriération et l’isolement ne pourraient être surmontées que par le développement de la révolution par la classe ouvrière dans les pays avancés, et finirait par la transformation socialiste du monde, donnant ainsi à la révolution un caractère permanent, au second sens du terme.

Les principes politiques essentiels découlant de cette perspective, l’internationalisme prolétarien et l’indépendance politique de la classe ouvrière, furent rejetés par les pablistes lors de leur adaptation au stalinisme et au nationalisme bourgeois.

Durant la décennie précédant la scission, la direction du WRP s’était nettement écartée des conquêtes théoriques qu’elle avait faites en défendant le trotskysme contre les révisionnistes pablistes.

Dès le début des années 1980, le fait que le WRP se détournait de cette perspective avait provoqué une inquiétude grandissante au sein de la Workers League, section américaine du Comité international.

Tout comme les pablistes avant eux, la direction du WRP abandonnait de plus en plus l’évaluation scientifique selon laquelle le stalinisme, la social-démocratie et le nationalisme bourgeois étaient, en dernière analyse, des agences de l’impérialisme au sein du mouvement ouvrier. Au lieu de cela, elle attribuait, du moins à certains éléments de ces tendances politiques, un rôle révolutionnaire potentiel.

En 1982, la Workers League initia une lutte au sein du Comité international, en élaborant une vaste critique de la dégénérescence politique du WRP, au centre de laquelle se trouvait la question de la révolution permanente.

En novembre 1982, le camarade David North en résumant sa « Critique des “Etudes du matérialisme dialectique” de Gerry Healy » critiqua ainsi les relations politiques établies par la direction du WRP au Moyen-Orient au cours de la période écoulée, « La défense marxiste des mouvements de libération nationaux et la lutte contre l’impérialisme ont été interprétés de manière opportuniste, à savoir comme un soutien sans critique de divers régimes nationalistes bourgeois. »

Il poursuivit en disant : « En fait, la théorie de la révolution permanente a été considérée comme inapplicable aux conditions actuelles. »

La réponse de la direction du WRP, qui à cette époque, jouissait encore en raison de ses précédentes luttes pour le trotskysme de toute son autorité au sein du CIQI, ne fut pas une défense politique de sa position mais la menace d’une scission organisationnelle immédiate.

Néanmoins, en 1984, la direction du Workers League souleva à nouveau ces questions. Dans une lettre adressée au secrétaire général du WRP, Michael Banda, le camarade North exprima l’inquiétude croissante de la Workers League, signalant le développement des alliances du WRP avec des mouvements de libération nationaux et des régimes bourgeois nationalistes :

« Le contenu de ces alliances a reflété de moins en moins notre orientation claire qui consiste à considérer le développement de nos propres forces comme essentiel dans la lutte pour établir le rôle dirigeant du prolétariat dans les pays anti-impérialistes. Les conceptions mêmes que le SWP avançait sur Cuba et l’Algérie et que nous avons si vigoureusement attaquées au début des années 1960 apparaissent de plus en plus fréquemment dans notre propre presse. »

Et, en février 1984, dans un rapport politique délivré au Comité international, North commença par la critique d’un discours de Jack Barnes, dirigeant du SWP, qui avait explicitement rejeté la théorie de la révolution permanente. Il conclut son rapport par un examen des relations opportunistes que le WRP entretenait avec les nationalistes bourgeois, les travaillistes et la bureaucratie syndicale, ce qui en pratique aboutissait à la même conclusion.

Alors que la direction du WRP refusait à nouveau toute discussion, brandissant la menace d’une scission, en l’espace de tout juste un peu plus d’un an, une crise interne faisait éclater leur organisation, conduisant toutes les factions de l’ancienne direction à rompre avec le Comité international et à répudier le trotskysme.

La perspective sous-jacente qui guidait la direction du WRP était celle de l’anti-internationalisme. Au cours de la scission de 1985, ce fut Cliff Slaughter qui prit fait et cause pour l’autonomie nationale de la section britannique, rejetant la nécessité de subordonner la lutte factionnelle sévissant au sein du WRP à la clarification et à la construction du parti mondial.

Ainsi dans une lettre qu’il écrivit en décembre 1985 dans laquelle il rejetait l’autorité du Comité international, Slaughter déclarait que « l’internationalisme consiste précisément à… établir des positions de classe et à les imposer par la lutte. »

Dans sa réponse, le Workers League posa la question suivante : « Mais par quel processus définit-on ces ‘positions de classe’ ? Est-ce que ce processus requiert l’existence de la Quatrième Internationale ? La définition du camarade Slaughter laisse supposer, et tel est le contenu explicite de toute sa lettre, que toute organisation nationale peut s’ériger au niveau international en établissant toute seule ses propres “positions de classe et en les imposant par la lutte”. »

Ces questions se trouvent au cœur même de la perspective du mouvement trotskyste. La tendance politique qui rompait avec le trotskysme reproduisait la perspective nationaliste qui avait caractérisé le stalinisme dès ses origines, alors que ceux qui défendaient la perspective de la Quatrième Internationale développée historiquement, le faisaient du point de vue de l’internationalisme.

Stalinisme et réformisme social

Il est important de comprendre que les perspectives qui avaient guidé le stalinisme n’étaient pas seulement un phénomène politique russe.

Les origines du stalinisme lui-même se trouvaient dans l’établissement contradictoire du premier Etat ouvrier dans un pays isolé et arriéré.

L’épuisement de la classe ouvrière russe suite à la guerre civile, ainsi que les défaites endurées par la classe ouvrière européenne et la stabilisation passagère du capitalisme, contribuèrent à l’émergence d’une perspective nationaliste au sein de l’Etat soviétique et de son parti dirigeant.

Cette perspective était l’expression d’intérêts matériels bien définis d’une bureaucratie qui émergea en tant qu’administratrice de l’inégalité sociale qui persistait en raison de l’arriération économique et de l’isolement qui rongeaient le premier Etat ouvrier.

Et pourtant, le stalinisme et sa perspective nationaliste étaient indubitablement liés à une tendance politique internationale plus vaste et son idéologie était enracinée dans des formes antérieures de révisionnisme. En dernière analyse, elle incarnait une forme bien définie de réformisme social et qui prit un caractère particulier et néfaste en réaction contre la Révolution d’Octobre au sein de l’Etat ouvrier soviétique.

Le stalinisme a néanmoins bien des choses en commun avec les mouvements ouvriers officiels des pays capitalistes, en ce qu’il considère l’Etat national et l’expansion de son économie et de son industrie - et non le mouvement international révolutionnaire de la classe ouvrière - comme source du progrès et de la réforme.

La conception du « socialisme dans un seul pays » n’a pas son origine en Russie mais en Allemagne où elle fut propagée par le social-démocrate bavarois de droite, Georg von Vollmar. En 1879, il avait publié un article intitulé « L’Etat socialiste isolé » dans lequel il posait les fondements idéologiques pour la croissance ultérieure du patriotisme social au sein de la social-démocratie allemande. Le Parti social-démocrate allemand (SPD) finit par soutenir son propre gouvernement lors de la Première Guerre mondiale au motif que l’Allemagne offrait les meilleures conditions pour la construction du socialisme. Vollmar prévoyait une longue période de « coexistence pacifique » entre l’Etat socialiste isolé et le monde capitaliste durant laquelle le socialisme prouverait sa supériorité par le développement de la technologie et par la diminution des coûts de production.

La campagne contre la révolution permanente

La thèse avancée en 1924 par Boukharine et Staline et selon laquelle le socialisme pouvait être réalisé en Union soviétique sur la base des réserves nationales de celle-ci et indépendamment du sort de la révolution socialiste au niveau international représentait une révision fondamentale de la perspective qui avait guidé la direction soviétique et l’Internationale communiste sous Lénine. La scission introduite entre les perspectives pour l’Union soviétique et le développement de la révolution socialiste mondiale constituait également une attaque directe de la théorie de la révolution permanente, sur laquelle s’était basée la Révolution d’octobre 1917.

Trotsky écrivit dans son livre, La révolution permanente : « La théorie du socialisme dans un seul pays, qui a germé sur le fumier de la réaction contre Octobre, est la seule théorie qui s'oppose d'une manière profonde et conséquente à la théorie de la révolution permanente.»

Que voulait-il dire par là ? La révolution permanente était la théorie qui partait d’une perspective révolutionnaire internationale ; le socialisme dans un seul pays était une recette utopique et réformiste pour un Etat national-socialiste.

La révolution permanente prenait comme point de départ du socialisme l’économie mondiale et la révolution mondiale. Le socialisme dans un seul pays voyait le socialisme comme le moyen d’un développement national.

Ces questions étaient au centre de la critique faite par Trotsky du projet de programme de l’Internationale communiste en 1928 et contenue dans son livre, L’Internationale après Lénine. J’aimerais citer amplement cette critique qui explique en détail ce que sont les fondements d’une approche marxiste dans l’élaboration de perspectives. Le brio impérissable de cette analyse est plus évident aujourd’hui encore étant donné l’intégration mondiale de plus en plus marquée du capitalisme, à laquelle nous avons prêté une si grande attention dans le développement des perspectives du CI.

« A notre époque, qui est l'époque de l'impérialisme, c'est-à-dire de l'économie mondiale et de la politique mondiale dirigées par le capitalisme, pas un seul Parti communiste ne peut élaborer son programme en tenant essentiellement compte, à un plus ou moins haut degré, des conditions et tendances de son développement national. Cette constatation est aussi pleinement valable pour le parti exerçant le pouvoir dans les limites de l'U.R.S.S. Le 4 août 1914 sonna et pour toujours le glas de tous les programmes nationaux. Le parti révolutionnaire du prolétariat ne peut se fonder que sur un programme international correspondant au caractère de l’époque actuelle, l’époque de l’apogée et de l’effondrement du capitalisme. Un programme international communiste n’est en aucun cas une addition de programmes nationaux ou encore un amalgame de leurs caractères communs.

Le programme international doit procéder directement d’une analyse des conditions et des tendances de l’économie mondiale et du système politique mondial dans leur ensemble dans tous ses rapports et dans toutes ses contradictions, c'est-à-dire avec l’interdépendance antagoniste de ses différentes parties. A l’époque actuelle, bien plus que par le passé, l’orientation nationale du prolétariat ne doit et ne peut que découler/provenir de l’orientation mondiale et non l’inverse. C’est en cela que réside la différence fondamentale et primaire entre l’internationalisme communiste et toutes les variétés de socialisme national… »

Il poursuit ainsi : « En reliant entre eux des pays et des continents qui se trouvent à des étapes différentes de développement par un système de dépendance et d'oppositions, en rapprochant ces divers niveaux de développement, en dressant impitoyablement les pays les uns contre les autres, l'économie est devenue une puissante réalité qui domine les réalités diverses des pays et des continents. A lui seul, ce fait fondamental confère un caractère très réaliste à l'idée même d'un Parti communiste mondial. »

Avant la mort de Lénine en 1924, personne dans la direction du Parti communiste, ni en Union soviétique ni internationalement n’avait jamais émis l’idée qu’une société socialiste autosuffisante pouvait être construite sur le seul sol soviétique ou un autre pays.

En fait dans ses « Fondements du léninisme » écrits en février de cette année, Staline résuma ainsi les vues de Lénine sur la construction du socialisme dans le passage suivant :

« Le renversement du pouvoir de la bourgeoisie et l’instauration d’un gouvernement prolétarien dans un pays ne garantissent pas encore la victoire complète du socialisme. La tâche principale du socialisme, l’organisation de la production socialiste, reste encore à réaliser. Cette tâche peut-elle être accomplie, la victoire finale du socialisme peut-elle être obtenue dans un seul pays, sans les efforts joints du prolétariat de plusieurs pays avancés ? Non c’est impossible. Pour renverser la bourgeoisie les efforts d’un pays sont suffisants, l’histoire de notre pays en témoigne. Pour la victoire finale du socialisme, pour l’organisation de la production socialiste, les efforts fournis par un pays, en particulier un pays agricole comme la Russie sont insuffisants. Pour cela il faut les efforts des prolétaires de plusieurs pays avancés.

Telles sont dans l’ensemble les traits caractéristiques de la théorie de la révolution prolétarienne de Lénine ».

Mais avant que l’année ne s’achevât, ces « Fondements du léninisme » allaient être réimprimés dans une édition révisée. Le passage que je viens de citer fut remplacé par son contraire ; il affirmait que « Le prolétariat peut et doit construire la société socialiste dans un seul pays », ceci étant suivi de l’assurance que c’était cela qui constituait la « théorie léniniste de la révolution prolétarienne ».

Cette révision abrupte et grossière de la perspective reflétait le poids social grandissant de la bureaucratie et la conscience de plus en plus aiguë qu’elle avait de ses intérêts sociaux spécifiques et qu’elle considérait comme étant liés à un développement constant de l’économie nationale.

De plus, l’appel à la construction du « socialisme dans un seul pays » trouva un écho certain dans une classe ouvrière soviétique épuisée qui avait vu ses éléments les plus avancés soit sacrifiés dans la guerre civile soit absorbés par l’appareil d’Etat. La débâcle subie en Allemagne à la suite de la capitulation du Parti communiste allemand durant la crise révolutionnaire de 1923 avait détruit l’espoir que la révolution mondiale vienne rapidement au secours de l’Union soviétique et rendu ses ouvriers réceptifs à la promesse d’une solution nationale.

Comme Trotsky l’expliqua dans sa critique du projet de programme du 6e congrès de l’Internationale communiste et dans d’autres écrits, la théorie du socialisme dans un seul pays représentait une attaque directe du programme de la révolution socialiste.

Trotsky expliquait que, si le socialisme pouvait être réalisé en Russie indépendamment du sort de la révolution socialiste dans le reste du monde, l’Union soviétique passerait d’une politique révolutionnaire internationaliste à une politique purement défensive.

L’inévitable logique de ce changement d’orientation était la transformation des sections de l’Internationale communiste en garde-frontières — en instrument d’une politique étrangère soviétique visant à protéger l’URSS par des moyens diplomatiques qui empêcheraient une attaque par l’impérialisme tout en préservant le statu quo international. Cette politique représentait en fin de compte une subordination des intérêts de la classe ouvrière internationale aux intérêts et privilèges de la bureaucratie stalinienne elle-même.

Comme Trotsky l’avait prédit de façon prophétique en 1928, la thèse selon laquelle le socialisme pouvait être construit en l’absence d’agression étrangère dans la seule Russie conduisit inévitablement à une « politique collaborationniste envers la bourgeoisie ayant pour objet de prévenir une intervention ».

Ce changement fondamental de l’axe stratégique du programme du parti s’accompagna du remplacement de l’ensemble de la vieille direction au sein du Comintern et des sections nationales. Par une série de purges, d’expulsions et de coups d’Etat politiques, la bureaucratie de Moscou obtint un personnel qui était formé à voir comme son axe stratégique non pas la révolution socialiste mondiale mais la défense de l’Etat soviétique.

L’URSS et l’économie mondiale

Les divergences à propos du rapport entre la révolution russe et la révolution mondiale étaient inséparables du conflit qui s’était développé plus tôt au sein du parti sur la politique économique en Union soviétique même.

La direction stalinienne, s’adaptant de façon pragmatique à la croissance engendrée directement par la Nouvelle politique économique, soutint la préservation du statu quo également à l’intérieur des frontières soviétiques, poursuivant et développant les concessions à la paysannerie et aux opérateurs privés.

Trotsky et l’Opposition de gauche présentèrent un plan détaillé afin de développer l’industrie lourde, mettant en garde contre le fait que, sans une croissance du secteur industriel, il y avait un grave danger que le développement des rapports capitalistes à la campagne sape les fondements du socialisme.

Trotsky rejetait avant tout l’argument qui avait accompagné le « socialisme dans un seul pays » et qui affirmait que le développement de l’Union soviétique pourrait se produire, vaille que vaille, séparément de l’économie mondiale et de la lutte internationale entre le capitalisme et le socialisme.

Boukharine avait déclaré, « Nous construirons le socialisme si besoin est à une vitesse d’escargot » alors que Staline avait insisté pour dire qu’il n’était pas nécessaire de faire intervenir le facteur international dans le développement socialiste.

La conception stalinienne fausse selon laquelle le seul danger que la construction du socialisme en URSS ait eu à redouter était celle d’une intervention militaire, ignorait l’immense pression exercée sur le pays par le marché capitaliste mondial.

L’Etat soviétique avait, afin de contrecarrer cette pression, introduit un monopole du commerce extérieur. Tout en étant un instrument indispensable de défense de l’économie soviétique, ce monopole exprimait la dépendance de l’Union soviétique par rapport au marché mondial et sa relative faiblesse vis-à-vis des principales puissances capitalistes en fait de productivité du travail. Tout en atténuant la pression exercée par des marchandises à meilleur marché en provenance de l’occident capitaliste, ce monopole n’éliminait en rien celle-ci.

Trotsky lutta pour l’obtention d’un rythme supérieur de croissance industrielle afin de contrecarrer cette pression, tout en rejetant en même temps la conception d’une économie autarcique. Le développement d’une planification purement nationale qui ne tenait pas compte de la relation existant entre l’économie soviétique et le marché mondial était voué à l’échec. Il insistait pour que l’URSS tire profit de la division internationale du travail, ait accès aux ressources technologiques et économiques des pays capitalistes avancés afin de développer son économie.

La tentative de développer une économie « socialiste » autosuffisante basée sur les ressources de la Russie arriérée était condamnée non seulement du fait de l’état arriéré de la Russie, mais parce qu’elle représentait un recul vis-à-vis de l’économie mondiale déjà créé par le capitalisme. Dans son introduction de 1930 à l’édition allemande de La révolution permanente, Trotsky écrivait ce qui suit:

« Le marxisme procède de l’économie mondiale considérée non pas comme la simple addition de ses unités nationales, mais comme une puissante réalité indépendante créée par la division internationale du travail et par le marché mondial qui, à notre époque, domine tous les marchés nationaux. Les forces productives de la société capitaliste ont depuis longtemps dépassé les frontières nationales. La guerre impérialiste (1914-1918) ne fut qu’une des manifestations de ce fait. La société socialiste devrait représenter au point de vue de la production et de la technique un stade plus élevé que le capitalisme ; si l’on se propose de construire la société socialiste à l’intérieur de limites nationales, cela signifie qu’en dépit de succès temporaires on freine les forces productives, même par rapport au capitalisme. C’est une utopie réactionnaire que de vouloir créer dans le cadre national un système harmonieux et suffisant composé de toutes les branches économiques sans tenir compte des conditions géographiques, historiques et culturelles du pays qui fait partie de l’unité mondiale. »

La lutte de la direction stalinienne pour imposer l’idéologie du « socialisme dans un seul pays » prit inévitablement la forme d’une lutte virulente contre le « trotskysme » et en particulier contre la théorie de la révolution permanente.

Dans son autobiographie, Ma vie, Trotsky expliquait la psychologie politique de ce qu’il décrivait comme une « campagne due à de vrais philistins, à des ignorants, persécution tout simplement bête » de la théorie de la révolution permanente.

« Jacassant devant une bouteille ou revenant d'un spectacle de ballets, tel fonctionnaire content de lui-même, disait à tel autre non moins satisfait: «Trotsky n'a en tête que la révolution permanente.» A cela se rattachent les accusations qui ont été portées contre moi de n'avoir pas le sentiment de l'équipe, d'être un individualiste, un aristocrate. «On ne peut pas tout faire et agir tout le temps pour la révolution; il faut aussi songer à soi»-- cet état d'esprit se traduisait ainsi: «A bas la révolution permanente!» La protestation élevée contre les exigences théoriques du marxisme et les exigences politiques de la révolution prenaient graduellement, pour ces gens-là, la. forme d'une lutte contre le «trotskysme». Sous cette enseigne, le petit bourgeois se dégageait dans le bolchevik. »

Réaction contre Octobre 1917

La campagne contre la révolution permanente était l’expression obligée du développement du nationalisme au sein du Parti bolchevique et le début de la réaction contre la Révolution d’octobre qui avait été menée sur la base de cette théorie.

Ceux qui, comme Staline, dénonçaient Trotsky en 1924 pour avoir été incapable de croire que la Russie pouvait construire « le socialisme dans un seul pays » l’avaient, entre 1905 et 1917, accusé d’utopisme pour avoir affirmé que le prolétariat russe pouvait prendre le pouvoir avant les ouvriers d’Europe de l’ouest. Ils insistaient alors sur le fait que la Russie était trop arriérée.

Trotsky avait bien compris que la nature de la Révolution russe serait déterminée, en dernière analyse, non pas par le niveau de son propre développement économique national mais par la domination de la Russie par le capitalisme mondial et sa crise internationale. Dans des pays comme la Russie, connaissant un développement capitaliste retardé, l’intégration dans l’économie capitaliste mondiale et le développement de la classe ouvrière rendaient impossible à la bourgeoisie de mener à bien les tâches associées à la révolution bourgeoise.

Trotsky a ainsi résumé sa théorie dans son article de 1939 intitulé «Trois conceptions de la Révolution russe »: « la victoire complète de la révolution démocratique en Russie n’est concevable que sous la forme de la dictature du prolétariat s’appuyant sur la paysannerie. La dictature du prolétariat, qui mettra infailliblement à l’ordre du jour, non seulement les tâches démocratiques, mais aussi les tâches socialistes, donnera en même temps une forte impulsion à la révolution socialiste internationale. Seule la victoire du prolétariat en Occident préservera la Russie de la restauration bourgeoise et lui assurera la possibilité de mener l’édification socialiste jusqu’au bout. »

Rejetant les fondements internationalistes de cette théorie — vérifiée par l’expérience de la Révolution d’octobre — la direction stalinienne se basa sur une approche nationaliste formaliste, divisant le monde en différents types de pays suivant qu’ils possédaient ou non les conditions préalables nécessaires supposées pour la construction socialiste.

Trotsky dénonça cette approche comme étant doublement fausse. Il fit remarquer que le développement de l’économie capitaliste mondiale ne posait pas seulement la question de la conquête du pouvoir par la classe ouvrière dans les pays arriérés, mais rendait aussi la construction du socialisme à l’intérieur des frontières nationales irréalisable dans les pays capitalistes avancés.

Il écrivit: « Le projet de programme oublie la thèse fondamentale selon laquelle les forces productives actuelles et les frontières nationales sont incompatibles ; par conséquent, des forces productives très développées ne sont pas un obstacle moindre à la construction du socialisme dans un seul pays que des forces peu développées, bien que ce soit de façon contraire : si les dernières sont insuffisantes pour leur base, en revanche c'est la base qui est trop limitée pour les premières. »

Autrement dit, les pays coloniaux n’ont pas la base économique et industrielle, tandis que dans les pays capitalistes avancés, l’économie capitaliste s’est déjà développée au-delà des confins des frontières nationales. La Grande-Bretagne, comme le fit remarquer Trotsky, du fait du développement de ses forces productives avait besoin que le monde entier lui fournisse des matières premières et des marchés. Tenter de construire le socialisme sur une seule île représenterait inévitablement une rétrogression économique irrationnelle.

Socialisme dans un seul pays et la Chine

Nous n’avons pas le temps de faire un examen détaillé des implications de la politique du « socialisme dans un seul pays » pour les sections de l’Internationale communiste, mais il me semble nécessaire de faire référence, même de façon sommaire, à la trahison de la révolution chinoise de 1925-1927. Cette trahison se déroula au moment même de la lutte de Trotsky contre la théorie rétrograde de Staline et fournit la sombre confirmation de sa mise en garde que cela ne pourrait conduire qu’à des défaites catastrophiques pour la classe ouvrière internationale.

Dans ses écrits de 1930, Trotsky décrivit cette « seconde » révolution chinoise comme « le plus important événement de l’histoire moderne après la révolution de 1917 en Russie. » La montée de la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière et de la paysannerie chinoises et le développement rapide et l’autorité politique du Parti communiste chinois après sa fondation en 1920 fournirent à l’Union soviétique l’occasion la plus favorable pour briser son isolement et son encerclement.

Ayant répudié la révolution permanente et fait renaître la théorie menchevique de la révolution « en deux étapes » dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, la direction stalinienne répétait avec insistance que la classe ouvrière chinoise devait subordonner sa lutte au Guomindang nationaliste bourgeois conduit par Tchang Kaï-chek.

Contre l’opposition de Trotsky, le Parti communiste chinois reçut l’ordre d’entrer dans le Guomindang et de se soumettre à sa discipline organisationnelle, tandis que Tchang Kaï-chek était élu membre honoraire du comité exécutif du Comintern, avec une seule voix contre, celle de Trotsky.

La direction stalinienne définissait le Guomindang comme « un bloc de quatre classes » consistant en la classe ouvrière, la paysannerie, la petite bourgeoisie et la bourgeoisie nationale.

La position de Staline était que la Chine n’était pas encore mûre pour une révolution socialiste, qu’il lui manquait le « minimum suffisant » de développement pour la construction socialiste. Et que donc la classe ouvrière n’était pas en mesure de se battre pour prendre le pouvoir politique.

Comme le déclarait la résolution du Comintern de février 1927 : «La période actuelle de la révolution chinoise est une période de révolution démocratique-bourgeoise qui n’a pas été achevée, que ce soit d’un point de vue économique (révolution agraire et abolition des relations féodales), ou du point de vue de la lutte nationale contre l’impérialisme (unification de la Chine et fondation de l’indépendance nationale), ou du point de vue de la nature de classe de l’Etat (dictature du prolétariat et de la paysannerie)…»

Trotsky fit remarquer que tout dans cette résolution sur la Chine reprenait les positions des mencheviques et d’une bonne partie de la direction du Parti bolchevique — dont Staline — à la fin de la révolution de février 1917 en Russie. Ils insistaient alors sur le fait que la révolution ne pouvait passer par-dessus l’étape de démocratie bourgeoise de son développement et appelaient à un soutien conditionnel du gouvernement provisoire bourgeois. Ils s’opposèrent, la qualifiant de « trotskysme », à la thèse de Lénine prononcée en avril 1917 et selon laquelle les tâches essentielles de la révolution démocratique bourgeoise ne pouvaient être accomplies que par la prise du pouvoir par la classe ouvrière et l’établissement de sa propre dictature.

La direction stalinienne insista sur le fait que l’oppression impérialiste de la Chine — et en fait de tous les pays coloniaux et semi coloniaux — soudait toutes les classes, du prolétariat à la bourgeoisie, en une lutte commune contre l’impérialisme, justifiant leur unification au sein d’un même parti.

A l’encontre de cette conception, Trotsky établit que la lutte contre l’impérialisme qui jouissait de liens innombrables avec la bourgeoisie du pays ne faisait qu’intensifier la lutte de classe. « La lutte contre l’impérialisme, du fait précisément de sa puissance économique et militaire, exige du plus profond du peuple chinois une puissante mobilisation de ses forces » écrivit-il. « Mais tout ce qui soulève les masses de travailleurs opprimés et exploités, pousse inévitablement la bourgeoisie nationale à faire bloc ouvertement avec les impérialistes. La lutte de classe entre la bourgeoisie et les masses d’ouvriers et de paysans n’est pas affaiblie, mais au contraire, elle est exacerbée par l’oppression impérialiste, jusqu’à conduire à la guerre civile sanglante à chaque conflit grave. » [traduit de l’anglais]

Staline réussit à imposer à la Chine la politique menchevique — contre la volonté du Parti communiste chinois, qui reçut l’ordre de restreindre à la fois les ouvriers des villes et la révolution agraire dans les campagnes. A la fin il reçut l’ordre de rendre ses armes à l’armée de Tchang. Il en résulta le massacre de quelques 20 000 communistes et ouvriers par cette armée à Shanghaï le 12 avril 1927.

La direction de Staline insista ensuite pour dire que le massacre n’avait fait que confirmer sa ligne et que Tchang ne représentait que la bourgeoisie, non les « neuf dixièmes » du Guomindang composé d’ouvriers et de paysans, dont le dirigeant légitime fut proclamé être Wang Ching-Wei, qui était à la tête du gouvernement Guomingdang de «gauche» de Wuhan, et auquel le Parti communiste, une fois de plus, reçut l’ordre de se subordonner. En juillet 1927, après que Wang ait conclu un arrangement avec Tchang, il réitéra le massacre d’ouvriers et de communistes qui avait eu lieu à Shanghaï.

Il est important de noter que ce dirigeant de la « gauche » du Guomindang – proclamé par Staline dirigeant de « la dictature démocratique révolutionnaire » - devint par la suite chef du régime fantoche de l’occupation japonaise à Nankin.

Cherchant à tout prix à dissimuler les conséquences catastrophiques de l’opportunisme du Comintern à Shanghaï et Wuhan, Staline insista pour dire que la révolution chinoise était encore dans sa phase ascendante et sanctionna une révolte mal préparée à Canton qui s’acheva encore une fois par un massacre.

Le résultat en fut l’annihilation physique du Parti communiste chinois et la perte de ce qui était l’opportunité révolutionnaire la plus prometteuse depuis 1917.

L’opportunisme de la direction de Staline en Chine se basait sur la conception que le succès du Guomindang pouvait servir de contrepoids à l’impérialisme et ainsi donner à l’Union soviétique un peu de répit pour son projet de construire « le socialisme dans un seul pays ».

Mais la politique opportuniste et antimarxiste en Chine avait pour origine les bases nationalistes de la théorie du socialisme dans un seul pays. Appliquée à la Chine, cette méthode analysait la révolution nationale en l’isolant de la révolution mondiale. Ainsi, d’un côté elle considérait que la Chine n’était pas suffisamment mûre pour le socialisme tandis que de l’autre elle donnait à la bourgeoisie nationale et à la forme elle-même d’Etat-nation un rôle historiquement progressiste.

Trotsky rejetait les deux conceptions, mettant l’accent sur le fait que la nature de la révolution chinoise était déterminée par le développement mondial du capitalisme qui, comme en Russie en 1917, avait posé la prise du pouvoir par la classe ouvrière comme unique moyen de résoudre les tâches démocratiques et nationales de la révolution.

Les mises en garde de Trotsky sur les conséquences de la politique de « socialisme dans un seul pays » s’étaient avérées correctes, mais comme il prévint ceux de l’Opposition de gauche qui voyaient cela comme une défaite fatale pour Staline, l’impact objectif de la défaite en Chine sur les masses de travailleurs soviétiques ne ferait que renforcer la main de la bureaucratie. Suite à cette défaite, Trotsky lui-même fut expulsé du parti en 1927 et banni à Alma Ata à la frontière russo-chinoise quelques mois plus tard.

La signification politique de l’adoption de la perspective Staline-Boukharine de « socialisme dans un seul pays » combinée à la campagne contre la révolution permanente et la répression de Trotsky et de ceux qui pensaient comme lui fut bien comprise par les organes les plus conscients, en termes de classe, de la bourgeoisie mondiale.

Ainsi, le New York Times publia un reportage spécial de son inénarrable correspondant à Moscou, Walter Duranty, en juin 1931 déclarant, « La caractéristique essentielle du "stalinisme" qui définit avec clarté son avancée et ses différences d’avec le léninisme... est qu’il a pour but avoué d’établir le socialisme dans un seul pays sans attendre la révolution mondiale. »

« L’importance de ce dogme qui a joué un rôle prédominant dans la controverse amère avec Léon Trotsky… ne peut être exagérée. C’est le "slogan" stalinien par excellence, et il qualifie d’hérétiques ou de "défaitistes" tous les communistes qui refusent de l’accepter en Russie ou en dehors de la Russie. »

Duranty poursuit, « La théorie de "l’autarcie [sufficiency] socialiste soviétique", comme on pourrait l’appeler, implique une certaine diminution d’intérêt pour la révolution mondiale — pas voulue, peut-être, mais due aux circonstances. La socialisation stalinienne de la Russie exige impérativement trois choses — chaque once d’effort, chaque centime et la paix. Elle ne laisse pas le temps au Kremlin, ni l’argent ni l’énergie pour un « Programme rouge » à l’étranger, ce qui incidemment est une cause probable de guerre et étant une force de destruction sociale, doit fatalement entrer en conflit avec le plan quinquennal qui est une force de construction sociale. »

Dans la même veine, le journal français Le Temps faisait le commentaire suivant deux ans après, « Depuis l’éloignement de Trotsky, qui avec sa théorie de la révolution permanente représentait un réel danger international, les dirigeants soviétiques conduits par Staline ont adhéré à la politique de la construction du socialisme dans un seul pays sans attendre la problématique révolution dans le reste du monde. »

Le journal conseillait ensuite à la classe dirigeante française de ne pas prendre trop au sérieux la rhétorique révolutionnaire de la bureaucratie stalinienne.

Trotsky proposa durant cette période la création d’un « livre blanc » faisant la compilation de telles adhésions au « socialisme dans un seul pays » de la part de la bourgeoisie et un « livre jaune » qui inclurait les déclarations de sympathie et de soutien de la part des sociaux-démocrates.

Huit décennies plus tard, les implications de la lutte entre la théorie de la révolution permanente et du socialisme dans un seul pays sont faciles à voir. Les mises en garde précises et prescientes de Trotsky selon lesquelles la tentative de séparer le développement socialiste de l’Union soviétique des développements internationaux et de la révolution mondiale ne pouvait que conduire au désastre ont été confirmées dans le nouveau dessin de la carte du monde et dans le vaste appauvrissement des travailleurs de l’ex-Union soviétique.

En plus de l’anniversaire de la scission au sein du Comité international, cette année marque aussi le vingtième anniversaire du début du programme de la pérestroïka de Mikhail Gorbachev. Cette politique a marqué l’achèvement de la trahison de la Révolution d’octobre par le stalinisme. Derrière le verbiage marxiste, la bureaucratie voyait depuis longtemps le socialisme non pas comme un programme pour le renversement révolutionnaire du capitalisme mais plutôt comme un moyen de développer une économie nationale qui était la base de ses propres privilèges.

C’est pour défendre ces privilèges que cette bureaucratie s’est tournée vers une politique de restauration du capitalisme qui a provoqué une catastrophe aux proportions historiques mondiales pour les Soviétiques. La manifestation la plus terrible est une implosion de la population – durant ces dix dernières années, la population de la Russie à elle seule a chuté de 9,5 millions, malgré les milliers de Russes rentrant en Russie des diverses républiques soviétiques. Le nombre d’enfants sans domicile fixe est plus important aujourd’hui qu’il ne l’était aux pires moments de la guerre civile ou après la Seconde Guerre mondiale.

La dissolution de l’URSS par la bureaucratie stalinienne – réponse à la pression grandissante du capitalisme mondialement intégré sur l’économie soviétique isolée nationalement -représentait l’échec non pas du socialisme ou du marxisme, mais plutôt de la tentative par la bureaucratie stalinienne de maintenir une économie nationale isolée et autarcique, c'est-à-dire la perspective du socialisme dans un seul pays.

La lutte menée par Trotsky contre la théorie du socialisme dans un seul pays a produit une analyse en profondeur des causes de la réaction contre Octobre et de sa signification pour la classe ouvrière internationale, élaborant dans ce processus un programme complet pour la construction du parti mondial de la révolution socialiste.

La défense par Trotsky de la révolution permanente et la conception fondamentale que l’économie mondiale et la politique mondiale constituent l’unique fondement objectif pour une stratégie révolutionnaire, représente la pierre angulaire théorique de la perspective internationaliste du Comité international de la Quatrième Internationale aujourd’hui.