La guerre des Etats-Unis contre l'Irak: les questions historiques

Par Nick Beams
24 mars 2003

Le discours qui suit a été prononcé la semaine dernière par Nick Beams, secrétaire national du Socialist Equality Party d'Australie et membre du comité de rédaction du WSWS, lors de différentes réunions publiques à Sydney et à Melbourne.

Il est évident que l'attaque américaine contre l'Irak est un de ces tournants de l'histoire mondiale, dont on peut sincèrement dire: rien ne sera plus jamais comme avant. Cette intervention sera accueillie avec stupeur et dégoût par des millions de personnes dans le monde entier, y compris aux Etats-Unis.

Des millions de personnes ont déjà montré leur opposition à cette montée de la violence impérialiste, pressentant à juste titre qu'il ne s'agit pas uniquement d'une menace contre l'avenir du peuple irakien mais contre l'avenir du monde tout entier.

C'est le début d'une nouvelle ère. Ou bien, serait-il peut-être plus exact d'affirmer que les tendances inhérentes au capitalisme mondial, qui ont donné naissance à deux guerres mondiales, à la violence impérialiste et au colonialisme, au fascisme et au militarisme, sont revenues au premier plan de la politique mondiale.

Il y a près d'un siècle, la grande révolutionnaire Rosa Luxembourg a donné la définition des questions du jour en ces termes: le socialisme ou la barbarie. Pendant longtemps, on a pu croire que ces mots, écrits juste avant la première guerre mondiale, appartenaient au passé. Mais maintenant une nouvelle génération doit définir ses positions parce qu'elle se trouve confrontée aux mêmes problèmes qui ont dans le passé amené des millions de personnes à engager leurs vies dans la lutte pour la construction du futur socialiste de l'humanité.

A l'intérieur du mouvement contre la guerre, la mise en avant des mensonges et des falsifications des puissances impérialistes ­ des documents falsifiés, des recyclages continuels d'assertions mensongères, l'hypocrisie et les « doubles critères » ont provoqué une recherche des motivations réelles de la guerre. Par conséquent, il existe un sentiment largement répandu que la volonté des Etats-Unis pour contrôler et pour faire main basse sur les ressources pétrolières se trouve au coeur du conflit.

Les quantités sont énormes. Presque un baril de pétrole sur trois se trouve dans le sous-sol de deux pays: l'Arabie Saoudite, avec 259 milliards de barils de réserves connues et l'Irak avec 112 milliards de barils. Les réserves irakiennes pourraient en réalité être beaucoup plus considérables, certaines estimations fixent la réserve totale à 432 milliards de barils.

Bien avant les événements du 11 septembre, des personnes influentes de la classe dirigeante américaine affirmaient sans détour que si l'on voulait contrôler le pétrole du Moyen-Orient, il fallait attaquer l'Irak.

En avril 2001, l'administration Bush a reçu un rapport sur la « sécurité énergétique » du James A. Baker Institute for Public Policy. Baker avait été Secrétaire d'Etat dans l'administration Bush Senior et il a joué un rôle central dans l'orchestration de la prise de pouvoir qui avait conduit Bush Junior à la Maison Blanche avec l'aval de la Cour Suprême. Le rapport qui avait été commandé par le vice-président Cheney affirmait :

« L'Irak demeure un élément déstabilisant pour les alliés des Etats-Unis au Moyen-Orient, comme pour l'ordre régional ou mondial, et enfin pour la fourniture du pétrole du Moyen-Orient aux marchés mondiaux Les Etats-Unis devraient, sans attendre revoir leur politique envers l'Irak, y compris leur approche militaire, énergétique, politique ou diplomatique».

Déjà, en 1998, des membres clef de l'administration Bush, alors que ce dernier était sur le point d'arriver au pouvoir, avait fait campagne pour s'assurer qu'un « changement de régime » tenait une place importante au sein de la politique américaine en Irak.

Néanmoins, la question du pétrole, dépasse largement l'acquisition des ressources irakiennes, toutes importantes qu'elles puissent être. Elle est liée à une question beaucoup plus large - les Etats-Unis désirent assurer la continuité de leur hégémonie mondiale, remodeler le monde dans leurs propres intérêts, et surtout empêcher l'apparition de toute concurrence de la part de ses rivaux en Europe et en Asie.

Comme l'a écrit l'universitaire américain Michael Klare, auteur du livre « Resource Wars » [La guerre des ressources]: « Contrôler l'Irak signifie contrôler le pétrole en tant que pouvoir plutôt qu'en tant que source d'énergie. Si l'on contrôle le Golfe Persique, on contrôle l'Europe, le Japon et la Chine. Cela revient à avoir la mainmise sur la distribution de pétrole (cité dans Robert Dreyfuss 'The Thirty Year Itch' [Trente ans de réflexion] sur le site de Mother Jones, Mars/Avril 2003.)

Une étude de l'histoire de l'après-guerre montre que le contrôle du pétrole au Moyen-Orient a toujours été un élément central de la politique étrangère des Etats-Unis avec des conséquences politiques d'une portée considérable.

Aux lendemains de la guerre, les Etats-Unis ont oeuvré pour sceller leur union avec le régime saoudien et ils ont cherché à établir des régimes « clients » dans la région. En 1953, la CIA est intervenue en Iran pour renverser le gouvernement nationaliste de Mossadegh. Dans les années 1960, les Etats-Unis ont apporté leur soutien à Saddam Hussein et à d'autres éléments du Parti Baas alors que ceux-ci attaquaient le Parti communiste ainsi que d'autres forces progressistes. Au cours des années 1970, quand le prix du pétrole quadruplait, le secrétaire d'Etat américain, Henry Kissinger a posé la question de la possibilité d'une emprise américaine sur les champs pétrolifères du Moyen-Orient.

James Askin, un ancien diplomate américain, a récemment rappelé comment, alors qu'il était ambassadeur des Etats-Unis en Arabie Saoudite, un article fut publié dans le magazine Harper's sous le titre « Seizing Arab Oil » [La mainmise sur le pétrole arabe]. Des articles similaires ont commencé à apparaître dans d'autres magazines. Askins a déclaré à la télévision que quiconque proposerait une telle idée était soit un fou, soit un criminel, soit un agent soviétique. Il s'avéra que c'était le secrétaire d'Etat Henry Kissinger qui avait fourni les éléments qui étayaient cet article.

En 1979, à la suite du renversement du régime du Shah en Iran, les Etats-Unis se préparèrent à une intervention militaire directe. Comme l'avait déclaré le président Carter dans son Discours à la Nation en janvier 1980: « Que notre position soit absolument claire et nette. Une tentative de la part de n'importe quelle puissance extérieure pour s'emparer du contrôle de la région du Golfe sera considérée comme une atteinte aux intérêts vitaux des Etats-Unis, et il sera répondu à cette atteinte par tous les moyens nécessaires, y compris par la force militaire ».

Carter créa une Force d'intervention rapide qui avait la capacité d'envoyer sans délai plusieurs milliers de soldats américains au Moyen-Orient. Au cours des années 1980, l'administration Reagan exerça des pressions sur tous les pays de la région pour permettre l'installation de bases militaires et des infrastructures correspondantes. Mais aucune base ne put être installée de façon permanente avant la Guerre du Golfe de 1991. L'imposition de zones d'exclusion aérienne en Irak après la guerre fut un moyen de maintenir une présence militaire américaine permanente dans la région.

Suite au 11 septembre et à la guerre en Afghanistan, la force militaire américaine fut consolidée et des bases militaires dont les meilleurs stratèges n'avaient jamais osé rêver furent établies dans la région.

Le budget militaire est actuellement de 400 milliards de dollars US et parmi lesquels on estime que 60 milliards de dollars sont consacrés au soutien des forces militaires dans la région du Golfe Persique. Les Etats-Unis disposent maintenant d'une chaîne de bases militaires dans la région du Golfe, dans la Corne de l'Afrique, jusqu'à Diego Garcia dans l'Océan Indien ainsi que de bases dans les anciennes républiques soviétiques d'Ouzbékistan et de Kirghizistan. L'Asie Centrale est le maillon oriental d'une chaîne de bases américaines qui va de la Méditerranée à l'arrière-pays asiatique en passant par la Mer Rouge.

Un nouvel empire américain

L'Irak constituera un élément essentiel d'un nouvel empire américain. Le pays sera dirigé par des proconsuls américains et des bases militaires américaines y seront installées. Mais les choses ne s'arrêteront pas là. Les personnes importantes au sein de l'administration Bush parlent ouvertement de la nécessité de réorganiser le Moyen-Orient dans son entier.

Selon Richard Perle, le très influent président du Conseil pour la politique de défense, l'organisme consultatif de personnalités qui conseille le Pentagone, les Etats-Unis pourraient envoyer un message très court aux autres états de la région « Vous êtes les suivants ».

Les partisans de la volonté de guerre des Etats-Unis prétendent que la raison de l'opposition des puissances européennes et de la Russie à la guerre vient de leurs propres intérêts pétroliers. Dans un article paru dans le Financial Review du 24 février, l'ancien député libéral Michael Baume écrivait :

« Aussi bien la France que la Russie ont des raisons commerciales, et plus particulièrement des raisons liées au pétrole, de maintenir en place le régime de Saddam Hussein, beaucoup plus importantes que l'intérêt des Etats-Unis pour renverser ce régime. D'autant plus que depuis des années les Etats Unis souhaitent délibérément réduire leur dépendance par rapport au pétrole du Moyen-Orient, qui n'atteint maintenant qu'un quart du pétrole utilisé. Les Etats-Unis comptent beaucoup moins sur les importations du pétrole irakien que l'Europe, et en particulier la France et l'Allemagne »

Il est exact que les Etats-Unis ont cherché à diversifier leur source de pétrole. Et il est tout à fait exact que l'Europe et le Japon dépendent des importations du pétrole du Golfe. Mais la question est bien là: quiconque contrôle le Golfe continuera pour des dizaines d'années à venir à contrôler la livraison de pétrole pour le monde entier.

Ce problème englobe des questions financières vitales. D'après ceux qui soutiennent que le pétrole ne joue aucun rôle dans la motivation des Etats-Unis, il importe peu de savoir qui contrôle la fourniture du pétrole. Ce qui importe c'est le prix sur le marché. Même si l'on doit accepter cette assertion comme argument, il est très important de savoir dans quelle monnaie la facture est établie.

Et nous touchons là un point crucial de la politique des Etats-Unis ­ la position financière de l'économie américaine. Une transformation majeure s'est produite au cours des 20 dernières années. Au début des années 1980, les Etats-Unis, tout en ayant connu un certain déclin économique par rapport à ses concurrents européens ou asiatiques, étaient encore la nation au monde qui prêtait le plus d'argent - la source de la plus grosse partie du capital international au niveau mondial.

Aujourd'hui, les Etats-Unis sont la nation la plus endettée du monde. Le déficit de la balance de paiement, qui atteint maintenant quelque 5 pour cent par an du P.I.B (le produit intérieur brut), exige un apport de capitaux d'au moins 1,5 milliard de dollars US par jour pour son financement. La dette extérieure américaine est actuellement d'environ 2,8 trillions de dollars US, soit plus de 25 pour cent du P.I.B. Elle dépassera les 50 pour cent du P.I.B à la fin de cette décennie si la tendance actuelle devait perdurer.

Comment une telle position peut être maintenue ? La capacité des Etats-Unis de laisser s'accumuler une dette aussi énorme dépend de la position du dollar US au sein du système financier international.

Le dollar est la devise internationale la plus importante. Elle comprend 73 pour cent des réserves en devises. Tous les pays ont besoin de réserves en dollars pour financer leurs transactions internationales et par conséquent investir en actifs américains.

Mais que se passerait-il si l'euro pouvait servir de devise internationale de réserve, particulièrement dans le cas où le dollar commencerait à chuter en valeur. Ceci engendrerait un transfert massif de capitaux de la zone dollar vers la zone euro ­ les Etats-Unis seraient frappés par un cataclysme financier.

Qu'est-ce qui pourrait amener un tel changement ? Il existe plusieurs raisons possibles. Mais il y aurait certainement un changement majeur si les pays producteurs de pétrole commençaient à exiger d'être payés en euros plutôt qu'en dollars. Certaines suggestions ont été avancées pour dire que la volonté d'attaquer l'Irak vient de la décision prise par l'Irak en novembre 2000 pour exiger le règlement de ses factures en euros plutôt qu'en dollars.

Rivalité USA-Europe

Le conflit entre les USA et ses rivaux européens couve depuis une dizaine d'années, c'est-à-dire bien avant les attaques du 11 septembre et la campagne pour «un changement de régime» en Irak.

Au moment où se mettaient en place les plans pour une monnaie unique, le précédent chancelier allemand, Helmut Schmidt avait prévenu: «Les Américains ne comprennent pas encore ce que l'euro signifie, mais quand ils comprendront cela pourrait causer un conflit monumental ... Cela changera la situation mondiale dans son ensemble à tel point que les USA ne pourront plus être les seuls meneurs de jeu» (in «Washington's New Interventionism: US hegemony and inter-imperialist rivalries», David N. Gibbs, Monthly Review, Septembre 2001). [Le nouvel interventionnisme de Washington: Hégémonie américaine et rivalités inter impérialistes]

D'autres partagèrent ce point de vue. Dans un article publié dans l'influente revue Foreign Affairs en novembre 1997, Martin Feldstein, ancien directeur des Conseillers économiques du Président, indiqua que l'intégration monétaire européenne pourrait «changer le caractère politique de l'Europe au point de pouvoir conduire à une confrontation avec les Etats-Unis». L'intégration monétaire européenne pourrait faire du «monde un endroit très différent de celui que nous connaissons et pas nécessairement un endroit plus sûr».

La Stratégie de sécurité nationale, exposée par Bush en septembre 2002, basée sur la doctrine d'action de préemption, précise clairement que le but de la politique étrangère des USA est d'empêcher l'émergence d'un quelconque pouvoir ou groupe de pouvoirs qui pourrait défier sa prééminence mondiale.

La première ébauche du document fut principalement le travail de Condolezza Rice, conseillère de Bush pour la sécurité nationale. Dans un article écrit pour Foreign Affairs en 2000, elle remarqua qu'il était très difficile pour les Etats-Unis de définir leur «intérêt national» en l'absence de l'Union soviétique.

Interviewée pour un article dans le magazine New Yorker en janvier 2002 on lui demanda si c'était toujours le cas. Elle s'empressa de répondre: «Je crois que la difficulté n'est plus de définir un rôle. Je crois que le 11 septembre fut un de ces grands séismes qui clarifie et rend les choses plus nettes. Les événements sont à présent bien plus contrastés».

Rice révéla que, dans le sillage de l'attaque du 11 septembre, elle avait rassemblé les hauts fonctionnaires du Conseil de sécurité nationale pour leur demander «comment tirer parti de ces occasions» pour changer fondamentalement la doctrine américaine et la configuration du monde.

C'est une époque, dit Rice, qui rappelle celle des années 1945-47, où la doctrine de la Guerre froide se développa. Après le 11 septembre, les plaques tectoniques de la politique internationale se sont mises à bouger «et il est important d'essayer de saisir l'occasion et de positionner les intérêts américains, institutions et tout le reste avant que tout ne se fige à nouveau». (New Yorker, 4 janvier 2002).

Sans même faire cas de toutes les questions restées sans réponse au sujet de ce que les forces de sécurité américaines savaient du 11 septembre, cette remarque montre clairement que dans les cercles dirigeants américains l'attaque terroriste fut une occasion de faire avancer, sur un programme bien défini, la réorganisation du monde en accord avec les intérêts américains.

Quels sont les objectifs de cette réorganisation du monde? Il n'y a aucun secret là-dessus, on en discute ouvertement. On n'exige rien de moins que l'organisation d'un empire américain. Permettez-moi de faire référence à un document présenté par Richard Haass, à présent directeur du Bureau pour l'élaboration de la politique au département d'État (Policy Planning), lors d'un colloque tenu le 11 novembre 2000. Ce document s'intitulait tout simplement «l'Amérique impériale».

La question fondamentale à laquelle était confrontée la politique étrangère des USA, d'après Haass, était de savoir que faire du surplus de pouvoir américain et des nombreux et importants avantages que ce surplus lui conférait.

Il était nécessaire, argumenta Haass, que les Etats-Unis conçoivent leur rôle non plus comme

Etat-nation mais comme puissance impériale. «Il ne faut pas confondre politique étrangère impériale et impérialisme», écrivit-il. L'impérialisme appartient au passé. «Préconiser une politique étrangère impériale c'est demander une politique étrangère qui essaie d'organiser le monde selon certains principes affectant les relations entre États et les conditions au sein de ces États. Le rôle des USA ressemblerait à celui de la Grande-Bretagne au 19e siècle ».

Comme toute personne étudiant l'histoire le sait, l'empire britannique du 19e siècle reposait sur l'écrasante suprématie de l'économie britannique. Lorsque les autres puissances capitalistes se mirent à croître et à se développer ­ l'Allemagne, le Japon, l'Italie et les Etats-Unis ­ et exigèrent leur «place au soleil» les conflits entre grandes puissances et leur lutte pour s'établir comme puissance mondiale conduisirent inévitablement à la guerre mondiale. La tentative de l'impérialisme américain de réorganiser le monde ne sera pas moins sanglante car il y a, face aux USA, des puissances capitalistes pleinement développées, qui ont leurs propres intérêts et programmes lesquels ne coïncident en aucune façon avec les intérêts et programmes américains, voire même dans bien des cas sont en conflit direct avec eux.

Voilà la signification du conflit au Conseil de sécurité de l'ONU sur la question de l'Irak. Ce n'est pas que la France, l'Allemagne et les autres puissances qui s'opposent à l'action militaire des USA désapprouvent les interventions militaires pour écarter des régimes, ou qu'ils se fassent du souci pour les souffrances du peuple irakien. Ils se soucient surtout des conséquences qu'une invasion américaine de l'Irak aurait sur les relations futures entre les principales puissances. Ils savent très bien que le programme américain ne s'arrêtera pas à l'Irak, que ce n'est là que le début. En bref, ce que nous voyons dans ce conflit sur la question de l'Irak ce sont les intérêts contradictoires des principales puissances impérialistes qui conduiront assurément, et plus vite qu'on ne le croit, à une troisième guerre mondiale.

La lutte contre une guerre impérialiste

Comment peut-on empêcher une telle catastrophe? Quelle perspective pour l'avenir de l'humanité? Telles sont les questions brûlantes posées par la lutte contre la guerre. On ne peut trouver de réponses à des questions aussi importantes que par une étude historique et une analyse de la situation actuelle. Pour trouver une issue à l'impasse dans laquelle nous nous trouvons, il faut comprendre comment nous en sommes arrivés là.

Il ne nous sera pas possible de balayer l'histoire du vingtième siècle dans le temps qui nous est imparti ici. Mais nous pouvons tracer les lignes essentielles du développement en examinant les luttes théoriques et politiques du mouvement marxiste, car là sont concentrées toutes les questions historiques fondamentales.

L'éruption de la Première Guerre mondiale, que les marxistes avaient prévue de longue date, aboutit à une division profonde du mouvement socialiste. La majorité des dirigeants de la Seconde Internationale, qui avaient eux-mêmes auparavant averti de l'approche de la guerre et appelé à la lutte unie de la classe ouvrière internationale contre cette guerre, soutinrent leur propre classe dirigeante.

L'internationalisme, dit leur dirigeant théorique, Karl Kautsky, ne s'appliquait qu'en temps de paix et non en temps de guerre où la classe ouvrière de chaque pays s'engageait dans la défense nationale.

Il incomba à une poignée de révolutionnaires de défendre la perspective de l'internationalisme socialiste. La guerre, disaient-ils avec insistance, n'était pas un accident ou une aberration mais une expression violente des contradictions organiques et insolubles du système capitaliste.

En dernière analyse, Trotsky expliqua que c'était la révolte des forces productives, élargies à l'échelle internationale, contre le système des Etats-nations dans lequel elles s'étaient jusque-là développées.

Chaque puissance capitaliste essayait de résoudre cette contradiction en essayant de se transformer de grande puissance en puissance mondiale, d'établir son hégémonie à l'échelle du globe. Mais durant ce processus, les puissances impérialistes entraient en collision les unes avec les autres, processus conduisant inévitablement à la guerre.

L'économie mondiale, poursuivit Trotsky, devait être réorganisée, mais les forces productives ne pouvaient dorénavant se développer harmonieusement qu'en renversant le système basé sur le profit et en mettant en place une économie socialiste. C'était là la base objective de la révolution socialiste, dont la nécessité se fit sentir avec le déclenchement de la guerre.

Lénine insista sur le fait qu'il était nécessaire de transformer la guerre impérialiste en guerre civile. En d'autres termes, la classe ouvrière devait commencer la lutte pour la révolution socialiste. L'analyse de Lénine fut développée avant tout dans la lutte contre Kautsky.

La veille même de la guerre, Kautsky publia un article où il maintint que le militarisme et la guerre n'étaient pas les produits inévitables du système capitaliste, mais plutôt le résultat de décisions politiques prises par divers gouvernements - impliquant par là que militarisme et guerre pouvaient être évités dans le cadre du système capitaliste.

Les graves conflits entre puissances capitalistes, écrivit Kautsky, conduisirent à une compétition acharnée dans la course aux armements ce qui finalement conduisit à la guerre prévue de longue date. «Cette phase de l'impérialisme est-elle nécessaire à la continuité de l'existence du capitalisme? Ne disparaîtra-t-elle qu'avec le capitalisme lui-même? Il n'existe aucune nécessité économique à poursuivre cette grande compétition dans la production d'armes après la fin de la présente guerre. Au mieux, la poursuivre servirait les intérêts de quelques groupes de capitalistes. Au contraire, l'industrie capitaliste est menacée par les conflits entre les divers gouvernements. Tout capitaliste éclairé doit lancer cet appel à ses associés: Capitalistes du monde entier, unissez-vous! »

En d'autres termes, d'après Kautsky, il n'y avait aucune nécessité objective à ce qu'une guerre impérialiste surgisse de l'économie capitaliste elle-même. Il découle de là que le renversement du capitalisme n'était pas une nécessité historique si on voulait voir la fin de la guerre impérialiste. Selon lui, il était possible que les puissances capitalistes s'allient, dépassent leurs différends et entament une période de développement pacifique où ils se mettent d'accord pour se partager le monde.

Dans sa réfutation de Kautsky, Lénine insista sur le fait que les diverses alliances interimpérialistes et supra-impérialistes, ou coalition d'un groupe de puissances impérialiste contre une autre, voire même une alliance générale n'était rien qu'une trêve entre deux périodes de guerres. «Les alliances pacifiques préparent le terrain des guerres», écrivit-il. «et sont à leur tour produites par des guerres; l'une conditionne l'autre, produisant des formes alternées de lutte pacifique et non pacifique sur la base unique et identique de connections et relations impérialistes avec l'économie mondiale et la politique mondiale».

Pourquoi toutes les alliances étaient-elles temporairement et simplement la préparation à de nouvelles guerres? La raison à cela, expliqua Lénine, est enracinée dans la nature même du système capitaliste qui ne se développe pas de façon égale mais plutôt inégale.

De ce fait, une alliance formée à un moment sera inévitablement interrompue du fait du développement inégal des différentes économies capitalistes. Après tout, 50 ans auparavant l'Allemagne était un pays très pauvre comparée à la Grande-Bretagne. Elle était à présent l'économie centrale de l'Europe.

La Première guerre mondiale ne réussit pas à résoudre les conflits et les rivalités qui l'avaient provoquée et ces conflits et rivalités éclatèrent à nouveau deux décennies à peine plus tard.

L'ordre d'après-guerre

Le second ordre d'après-guerre du vingtième siècle eut cependant un caractère différent du premier. Basée sur la suprématie économique et militaire des Etats-Unis, une sorte d'alliance supra-impérialiste fut établie du type qui avait été envisagé par Kautsky.

La Guerre froide en constitua le cadre politique, cadre à travers lequel les conflits entre les diverses puissances impérialistes furent endiguées et réglementées. La «lutte internationale contre le communisme» fournit une espèce de ciment politique et idéologique qui servit à souder entre elles les principales puissances impérialistes.

Les Nations unies furent une composante politique importante de l'ordre d'après-guerre. Leur signification ne réside pas tant dans le fait qu'elles ont joué un rôle tant soit peu indépendant, mais dans l'idéologie qui les supportait.

Elles incarnaient l'engagement pris par les principales puissances capitalistes, qui venaient de faire subir à l'humanité trois décennies de massacres sans précédents, de construire un nouvel ordre de paix et de prospérité et de rendre désormais illégales les guerres d'agressions menées à des fins de politique étrangère.

La fin de l'ordre d'après-guerre

Le fait que cette doctrine n'ait plus droit de cité a d'énormes conséquences historiques. Cela signifie que les rapports internationaux ont repris la forme des premières décennies du vingtième siècle.

L'extension des méthodes de production de masse américaines, plus productives, aux autres pays capitalistes avancés constituait le fondement économique de la période d'après-guerre. Les marchés et les rapports économiques furent réorganisés afin de les ajuster à ces bases nouvelles, ce qui conduisit à une expansion des profits capitalistes croissants dans l'ensemble de l'économie mondiale. Cela mit fin à la lutte fratricide pour les marchés et les profits, si caractéristique des conditions de dépression économique qui marquèrent la période entre les deux guerres mondiales.

Les trente dernières années ont cependant été marquées par l'effondrement progressif des mécanismes de l'ordre capitaliste d'après-guerre. Ce dernier subit un premier coup en 1971 lorsque le président Nixon, face à l'aggravation du déficit de la balance des paiements américaine, abolit la garantie or du dollar et mit fin au système de rapports fixes entre les monnaies qui avait été une composante si essentielle du système monétaire international de l'après-guerre.

Dans le même temps, l'expansion des profits qui avait accompagné le boom économique d'après-guerre était arrivée à son terme. A partir de la fin des années soixante, les taux de profits commencèrent à baisser à la suite de quoi, en 1974-1975, le capitalisme connut sa pire récession depuis les années trente.

Le Capital réagit de deux manières à cette situation: il lança une offensive contre la position sociale de la classe ouvrière et il développa de nouvelles technologies et techniques liées à l'utilisation de l'ordinateur dans le processus de production. La force motrice de la mondialisation des processus de production qui débuta à la fin des années 1970 était la lutte pour éviter un retour de la chute des profits.

L'apparition de problèmes économiques de plus en plus graves entraîna un changement d'attitude marqué des Etats-Unis vis-à-vis de l'Union soviétique. La politique de l'endiguement qui fut celle de l'après-guerre céda de plus en plus le pas à une orientation bien plus agressive qui tentait de déstabiliser l'URSS. Les opérations menées par les Etats-Unis contre l'Union soviétique en Afghanistan, lancées avec l'intention d'entraîner celle-ci dans un bourbier de type vietnamien et coûtant quelque six milliards de dollars, faisaient partie, tout comme le réarmement massif effectué sous l'administration Reagan de cette nouvelle orientation.

Le résultat de ces pressions ainsi que l'incapacité des régimes staliniens autarciques à garder le pas avec les changements économiques dus à une mondialisation croissante de la production et au développement de technologies nouvelles basées sur l'ordinateur, conduisit finalement, à la fin des années 1980, à l'effondrement de l'Union soviétique.

Mais malgré toutes les fêtes pour célébrer le triomphe du marché et les affirmations selon lesquelles une nouvelle ère de prospérité avait commencé, ni les énormes gains de productivité dus aux nouvelles technologies, ni la chute de l'Union soviétique ne purent ouvrir au capitalisme, pour ce qui est d'une expansion des profits, une nouvelle période de vie.

Il n'est pas possible ici d'entrer dans le détail de tous les processus qui ont marqué l'économie politique des années 1990. On peut néanmoins en distinguer les principales tendances. La décennie commença avec l'éclatement de la bulle du marché des valeurs japonais, dont celui-ci ne s'est jamais remis. Puis ce fut la fin du miracle économique asiatique. Alors que la bulle financière des Etats-Unis a elle-même éclaté, les marchés des valeurs boursières entrent maintenant dans leur quatrième année de déclin, une situation sans précédent depuis les années 1930.

Ce que ces tempêtes financières de plus en plus violentes révèlent avant tout, c'est l'aggravation de la crise de l'accumulation du capital à l'échelle mondiale, une situation où la lutte pour les marchés et les profits entre les principales puissances devient de plus en plus intense. Et plus la pression sur les taux de profits est forte, plus le capital essaie de surmonter leur chute en attaquant la position sociale de la classe ouvrière. C'est là qu'il faut chercher l'origine de l'inégalité sociale croissante des deux dernières décennies.

Dans le même temps, on développe toutes sortes de moyens dans le but d'accumuler de la richesse par la fraude, on recourt aux manipulations financières, à la spéculation et aux activités carrément criminelles. Ces changements se reflètent dans la physionomie des cercles dirigeants par des processus qui furent décrits de façon si vivante par Marx il y a quelque cent cinquante ans :

«Pendant que l'aristocratie financière dictait les lois, dirigeait la gestion de l'Etat, disposait de tous les pouvoirs publics constitués, dominait l'opinion publique par la force des faits et par la presse, dans toutes les sphères, depuis la cour jusqu'au café borgne se reproduisait la même prostitution, la même tromperie éhontée, la même soif de s'enrichir, non point par la production, mais par l'escamotage de la richesse d'autrui déjà existante. C'est notamment aux sommet de la société bourgeoise que l'assouvissement des convoitises les plus malsaines et les plus déréglées se déchaînait, et entrait chaque instant en conflit avec les lois bourgeoises elles-mêmes, car c'est là où la jouissance devient crapuleuse, là où l'or, la boue et le sang s'entremêlent que tout naturellement la richesse provenant du jeu cherche sa satisfaction. L'aristocratie financière, dans son mode de gain comme dans ses jouissances, n'est pas autre chose que la résurrection du lumpenprolétariat dans les sommets de la société bourgeoise.» [Les luttes de classes en France 1848-1850, Karl Marx, p. 41 et 42, éditions sociales (1974).

Y a-t-il description plus éloquente du régime criminel de Bush, dont les membres entretiennent les rapports les plus étroits avec des firmes comme Enron, WorldCom et d'autres qui sont au centre du pillage financier de la période qui vient de finir?

On rapporte qu'une des expressions favorites du secrétaire d'Etat à la défense, Don Rumsfeld, vient d'Al Capone: «On obtient plus avec un mot gentil et une arme qu'avec seulement un mot gentil.» Que dit sur la nature d'un gouvernement le fait qu'il prenne les paroles d'un gangster pour devise?

Personne ne devrait cependant avoir l'illusion que ce régime est une sorte d'aberration. Celui-ci est l'expression politique de la décadence et de la putréfaction qui est au coeur même de la crise de l'économie capitaliste. Le régime de Bush représente les intérêts les plus essentiels de l'impérialisme américain, de la même manière que Hitler représentait dans les années trente les besoins du capitalisme allemand.

On peut à présent reconnaître clairement l'économie politique du cours de la guerre pris par les Etats-Unis. Celui-ci est une tentative désespérée d'utiliser des moyens militaires dans le but de surmonter une crise économique et sociale qui va s'aggravant.

L'attaque de l'Iraq, comme l'ont clairement dit les représentants du régime de Bush, n'est qu'un début. Une fois de plus, les contradictions du capitalisme trouvent leur expression dans l'impérialisme et dans la guerre. La réponse politique qu'il faut y apporter découle de l'analyse de la crise elle-même.

On ne peut empêcher la guerre en soutenant l'une ou l'autre des puissances impérialistes, ou encore des institutions telles que les Nations unies. Les impérialismes français et allemand ne représentent pas les intérêts de la paix. Leur motivation réside dans la défense de leurs propres intérêts globaux, menacés par les Etats-Unis. Les gouvernements européens en tirent une conclusion appropriée: ils doivent développer leur puissance militaire pour combattre les Etats-Unis.

L'ordre d'après-guerre, qui avait permis de concilier les intérêts conflictuels des puissances impérialistes, a été mis en pièces. Une fois de plus, la contradiction entre l'économie globale et le système des Etats-nations, entre le développement de la production socialisée et l'appropriation privée de la richesse à travers le système de profit, prend la forme d'une lutte sans merci entre les puissances impérialistes, lutte qui menace d'une catastrophe l'humanité tout entière.

Le monde doit être réorganisé. Il n'y a qu'une force sociale qui puisse réaliser cette tâche de façon progressiste: la classe ouvrière internationale. Celle-ci doit lutter pour une perspective socialiste dans laquelle le principe du profit est remplacé par une planification consciente qui s'opère dans l'intérêt de tous. Un nouveau parti révolutionnaire doit être construit à cette fin. C'est la perspective du WSWS.