Comment traiter avec l'Amérique? Le dilemme de l'Europe

Par David North
25 janvier 2003

Il arrive un moment dans le développement de toute crise politique sérieuse où les questions et les motifs essentiels sous-jacents, longtemps dissimulés, paraissent à la surface. Nous sommes maintenant arrivés à un tel point dans la crise produite par la décision de l'administration Bush d'envahir l'Irak.

C'est l'Irak qui est la cible immédiate de l'arsenal militaire américain. Mais la dispute diplomatique de plus en plus acerbe autour du sort de l'Irak est le présage d'un conflit direct et ouvert, potentiellement violent, entre les grandes puissances impérialistes.

Une bonne partie de la discussion sur les buts de guerre américains s'est concentrée sur la volonté de l'administration Bush de prendre contrôle des richesses pétrolières de l'Irak. C'est, bien entendu, un facteur essentiel dans les calculs du gouvernement américain. Mais cet objectif, aussi important soit-il, n'est qu'un élément au sein d'un objectif plus large et ambitieux. Les États-Unis veulent s'assurer une hégémonie mondiale, ce qui signifie la réorganisation politique et économique du monde entier selon les intérêts de l'élite dirigeante américaine. Cela implique que doivent se plier à sa volonté non seulement des pays faibles et sous-développés tels que l'Irak, mais avant tout, ses puissants rivaux impérialistes d' Europe occidentale et du Japon.

Par sa façon cavalière de faire fi de l'opposition de l'Allemagne et de la France aux plans de guerre américains, le ministre américain de la Guerre, Donald Rumsfeld, a mis à nu le conflit longtemps contenu entre les États-Unis et l'Europe. À la question d'un reporter concernant les critiques européennes de la campagne de l'administration Bush vers la guerre, Rumsfeld a répliqué: «Vous pensez à l'Europe comme étant l'Allemagne ou la France. Pas moi. Je crois que c'est la vieille Europe. Regardez le grand nombre d'autres pays en Europe. Ils ne sont pas du côté de la France et de l'Allemagne dans cette question. Ils sont avec les États-Unis.»

Jamais auparavant les États-Unis n'ont-ils si ouvertement attaqué leurs alliés de longue date, remis en question l'unité de l'Europe bourgeoise, et exprimé si explicitement leur objectif de créer leur propre sphère d'influence sur ce continent, en opposition directe à la France et à l'Allemagne.

Dans son style typiquement inélégant, Rumsfeld n'a laissé aucun doute sur le fait que les États-Unis ont encouragé l'expansion de l'OTAN (avec l'inclusion de petits états de l'ancien Pacte de Varsovie pouvant être aisément manipulés par les États-Unis) comme un moyen de miner l'influence française et allemande en Europe.

Les profondes implications de l'hostilité américaine envers l'Europe ne sont pas passées inaperçues pour la France, et c'est la raison pour laquelle celle-ci a décidé de laisser tomber sa pose d'équivoque et de déclarer plus directement son opposition à une guerre contre l'Irak. Ce n'est pas un souci humanitaire pour le sort du peuple irakien qui explique ce changement dans l'attitude de la France, mais la réalisation sur le tard que la campagne américaine pour l'hégémonie constitue une menace pour les intérêts politiques, économiques et géostratégiques essentiels de la bourgeoisie européenne.

Tout au long des années 1990, les élites dirigeantes européennes ont vécu dans un état de semi-refoulement, s'accrochant à l'idée que leurs rapports avec les États-Unis ne seraient pas substantiellement modifiés par la chute de l'URSS et que leurs propres intérêts continentaux et mondiaux étaient compatibles à long terme avec ceux des États-Unis.

Ces voeux pieux ne tenaient pas compte du fait que les rapports d'après-guerre entre l'Europe et les États-Unis avaient été, de 1945 à 1991, fondamentalement déterminés par la façon dont ces derniers évaluaient leurs propres intérêts économiques et géopolitiques essentiels dans le contexte particulier de la Guerre froide. L'attitude des États-Unis envers l'Europe était déterminée par le besoin dominant de (1) renforcer l'isolement de l'Union soviétique et minimiser son influence en Europe occidentale et (2) empêcher une révolution sociale à une époque où la classe ouvrière européenne était extrêmement militante et très politisée.

L'importance accordée par les États-Unis durant cette période à leur alliance avec l'Europe occidentale était, en fait, une exception à la norme historique. La tendance plus fondamentale du capitalisme américain, liée au fait qu'il est apparu plus tard sur la scène mondiale en tant que grande puissance impérialiste, était de renforcer sa position mondiale aux dépens de l'Europe.

La condition préalable de la maturation des États-Unis en tant que grande puissance capitaliste au cours du dix-neuvième siècle a été le minage systématique de l'influence européenne dans les Amériques, de la promulgation de la doctrine Monroe dans les années 1820 à l'expulsion de l'Espagne hors de Cuba à la fin des années 1890.

Dans la première moitié du vingtième siècle, les États-Unis ont élargi leur influence mondiale en sapant les empires coloniaux des puissances impérialistes européennes. Cela fut fait non pas dans l'intérêt de la démocratie, mais pour ouvrir les marchés mondiaux dont l'accès était restreint par le système colonial.

Dans la mesure où des conditions économiques généralement favorables et leur propres immenses richesses le rendaient possible, les États-Unis ont dissimulé leur appétit impérialiste de prédateur sous le masque de l'altruisme. Mais en dépit de leur pose humanitaire de défenseur des «quatre libertés» et d' «arsenal de la démocratie», les États-Unis n'ont pas oublié un seul instant leurs propres intérêts.

Rien n'illustre mieux le noyau dur de la philanthropie diplomatique américaine que les conditions impitoyables présentées par Roosevelt à Churchill en 1940-41 pour une aide financière et militaire américaine au plus haut point du bombardement de l'Angleterre par l'Allemagne nazie. Oui, Roosevelt accepta de «sauver» l'Angleterre, mais au prix fort. Quand les États-Unis en eurent fini avec l'Angleterre, le vieux lion impérial était devenu le petit chat de l'Amérique, une transformation aujourd'hui personnifiée en l'actuel premier ministre de l'Angleterre.

Les exigences de la situation prévalant après la Deuxième guerre mondiale ont forcé les États-Unis à ménager leur alliance avec les vieilles puissances impérialistes de l'Europe et à contenir quelque peu leurs propres tendances agressives. En outre, la reprise générale et l'expansion de l'économie mondiale ont contribué à apaiser les rivalités inter-impérialistes. Mais la tendance à une affirmation unilatérale des intérêts américains, peu importe les inquiétudes européennes, est demeurée active sous le vernis du multilatéralisme. En fait, une détérioration de la situation économique mondiale avait généralement pour effet de mettre à nu les conflits latents.

Par exemple, en août 1971, lorsque le dollar américain s'est fait attaquer sur les marchés financiers, le président Richard Nixon a abrogé le système de convertibilité du dollar basé sur l'or, qui avait servi pendant un quart de siècle de fondement au système capitaliste monétaire international, sans même prendre la peine de consulter d'abord les leaders européens. Ces derniers furent seulement informés que Nixon aurait des choses intéressantes à dire concernant l'économie mondiale et qu'ils seraient bien avisés de veiller pour regarder son discours à la télévision américaine. Lorsqu'on demanda au Secrétaire au trésor américain John Connoly si les Anglais, les Français ou les Allemands pourraient avoir des objections aux mesures américaines, ce dernier répliqua, dans son style bien particulier: «Qu'ils aillent se faire f...».

L'effondrement de l'Union soviétique a fondamentalement modifié le cadre international sur lequel étaient basées les relations diplomatiques. Il n'était désormais plus nécessaire pour les États-Unis de soutenir la bourgeoisie ouest-européenne en tant que ligne de défense contre l'Union soviétique. En outre, la chute de l'URSS créait un vide que les États-Unis étaient déterminés à exploiter à leur avantage.

Mais la raison la plus importante de l'agressivité désormais déchaînée de la politique étrangère américaine réside dans la détérioration prolongée et grandissante de l'économie américaine. L'utilisation de la puissance militaire est vue par des sections significatives de l'élite dirigeante comme un moyen de contrecarrer les conséquences à long terme liées au déclin dans la position mondiale du capitalisme américain et à la menace posée par leurs compétiteurs internationaux.

Dans un passage qui semble prophétique, Léon Trotsky, l'un des plus grands marxistes du vingtième siècle, lançait l'avertissement suivant en 1928:

«Dans une période de crise, l'hégémonie des États-Unis se fera sentir d'une manière plus complète, plus ouverte et plus impitoyable que dans une période de boum. Les États-Unis chercheront à surmonter leurs difficultés et leurs maux principalement aux dépens de l'Europe, que cela prenne place en Asie, au Canada, en Amérique du sud, en Australie ou en Europe même, que ce soit pacifiquement ou par la guerre.»

De plus en plus, on voit des membres haut placés de l'administration Bush expliquer carrément les conséquences d'un refus européen de se ranger derrière le drapeau américain. Comme l'a déclaré un responsable américain au New York Times jeudi dernier, «Notre but est de frotter leur nez à la réalité, et ensuite de discuter pour voir ce qu'on fait».

Et quelle est cette réalité? L'administration Bush a fait savoir sans trop de subtilités que les compagnies françaises et allemandes seront exclues du partage des ressources pétrolières de l'Irak après la guerre. Fait encore plus sérieux, certains ont suggéré que les États-Unis, après l'occupation de l'Irak, allaient faire pression sur l'Iran, qui est un fournisseur critique de pétrole à l'Europe de l'ouest.

Du point de vue de la France et de l'Allemagne, le comportement des États-Unis est franchement provocateur et soulève le danger d'un effondrement total de ce qui reste de toute la structure légale et institutionnelle qui régissait les affaires du capitalisme mondial. Si les Européens de l'ouest devaient se soumettre aux diktats des États-Unis, ce serait accepter d'être ramenés au rang de «simple protectorat des États-Unis», pour reprendre les mots du quotidien conservateur français, le Figaro. Mais une résistance ouverte amènerait le risque d'une confrontation militaire potentiellement catastrophique avec les États-Unis. Chacun des termes de l'alternative, ou même un quelconque milieu entre les deux, déstabiliserait profondément les rapports entre pays européens. De plus, les conséquences sociales d'un conflit entre les États-Unis et la «vieille» Europe intensifieraient inévitablement les tensions de classe internes.

C'est le dilemme auquel est confronté la bourgeoise ouest-européenne.