La visite de Pompeo agrandit la faille dans les relations sino-américaines

Par James Cogan
11 octobre 2018

Le régime chinois a saisi l'occasion d'une visite du secrétaire d’État américain Mike Pompeo à Beijing lundi et condamné l'administration Trump pour avoir aggravé les tensions économiques et militaires entre les deux pays.

La visite de Pompeo faisait suite à la posture anti-Chine belliqueuse prise jeudi dernier par le vice-président Mike Pence. Pence avait accusé la Chine de s'immiscer dans les élections au Congrès américain, de chercher à renverser la présidence Trump et de « saper les avantages militaires des Etats-Unis ». Il avait ouvertement menacé Pékin, disant que les Etats-Unis voulaient maintenir leur domination mondiale en « modernisant [leur] arsenal nucléaire ».

Pence a dénoncé la persécution des chrétiens, des militants démocrates, des ethnies ouïgours et des Tibétains par Pékin, indiquant que Washington avait l'intention d'exploiter les questions relatives aux droits humanitaires pour diaboliser et tenter de miner le régime chinois.

Dans un article publié lundi dans le Wall Street Journal, le commentateur Walter Russell Mead qualifie le discours de Pence de « plus grand changement dans les relations sino-américaines depuis la visite de Henry Kissinger à Beijing en 1971», après laquelle les États-Unis avaient noué des relations diplomatiques avec la République populaire. Gerald F. Seib écrivait également dans le Journal que ce discours était « le résultat d'un travail considérable effectué en coulisse et pourrait être considéré comme un point d'inflexion dans la trajectoire complexe des relations entre Washington et Beijing».

Suite à la diatribe de Pence, le président chinois Xi Jinping a refusé de rencontrer Pompeo, déléguant plutôt le ministre des Affaires étrangères Wang Yi pour lui parler.

Mettant en évidence les tensions entre les deux pays, Wang Yi a publiquement fustigé les Etats-Unis, dénonçant « leur ingérence constante dans les affaires intérieures et extérieures de la Chine ». Il a attaqué les droits de douanes punitifs de Washington sur les produits chinois, sa récente vente d’armes à Taiwan et les incursions navales dans les territoires réclamés par la Chine en mer de Chine méridionale. « Les actions des États-Unis ont porté atteinte aux droits et aux intérêts de la Chine, sapé la confiance mutuelle entre les deux pays et jeté une ombre sur les relations sino-américaines,» a-t-il déclaré:

Pompeo a répondu sans détours en affirmant que les États-Unis avaient un «désaccord fondamental» avec la Chine sur l’ensemble des questions économiques et stratégiques abordées par Wang.

Le Financial Times a annoncé cette semaine que Trump n’avait pas l’intention de discuter de questions commerciales avec Xi Jinping lors du sommet du G20 en Argentine le mois prochain, à moins que la Chine ne propose de vastes concessions. Les États-Unis exigent avant tout que la Chine mette fin à ses subventions aux industries clés de la haute technologie qui font concurrence aux entreprises américaines.

Avant le G20, il serait question, selon certaines informations, que l'armée américaine prépare une provocation majeure en mer de Chine méridionale ces prochaines semaines, prétendument en représailles après qu’un navire de guerre chinois s’est approché à moins de 41 mètres d'un destroyer américain, le 30 septembre.

Le Japon, l'Australie et d'autres pays de la région ont été entraînés par les États-Unis dans des préparatifs calculés en vue d'un affrontement militaire avec la Chine.

Le ministre australien de la Défense avait annoncé le mois dernier que les marines française et australienne envisageaient une opération commune de « liberté de navigation » pour défier les prétentions territoriales chinoises dans la mer de Chine méridionale.

Cette semaine, des troupes américaines, japonaises et philippines ont organisé une manœuvre conjointe aux Philippines où elles ont répété un débarquement amphibie sur de petites îles. Selon les forces de défense japonaises, c’était la première fois que des véhicules blindés japonais étaient utilisés sur un sol étranger depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

En plus de la mer de Chine méridionale, la péninsule coréenne s’annonce également comme une source de grave conflit.

Pompeo s'est rendu à Pékin après un sommet à Pyongyang dimanche avec le dirigeant nord-coréen Jim Jong-un. Alors qu’il provoque des tensions avec la Chine, le gouvernement Trump poursuit ses efforts pour attirer la Corée du Nord dans son orbite stratégique à travers un mélange de menaces et d’ouvertures.

Trump avait annulé en août une visite prévue de Pompeo en Corée du Nord, alléguant que Pyongyang n'avait pas honoré les engagements que Kim Jong-un avait pris avec le président américain lors de leur sommet de Singapour en juin.

Les discussions entre Kim Jong-un et le président sud-coréen Moon Jae-in le mois dernier ont relancé le processus diplomatique. Elles ont abouti à une série d’accords de principe visant à développer les liens économiques et d’engagements par le Nord qu’il se conformerait aux diktats américains exigeant le démantèlement de son petit programme d’armes nucléaires.

Lors du sommet avec Pompeo dimanche, Kim Jong-un a essayé de satisfaire l’exigence américaine de démantèlement « complet » et « vérifiable » des armes nucléaires du Nord en acceptant que des inspecteurs internationaux se rendent sur son principal site d'essais de Pungghye-ri. La Corée du Nord affirme avoir détruit cette installation.

L’agence de presse nord-coréenne a qualifié les entretiens avec Pompeo de «productifs et merveilleux». Trump a répondu en annonçant mardi la tenue d’un deuxième sommet avec Kim Jong-un dans un proche avenir. Les États-Unis encouragent la Corée du Sud à poursuivre diverses initiatives visant à préparer les conditions pour l'ouverture de liaisons de transport et pour des investissements importants en Corée du Nord.

Les discussions se poursuivent sur la perspective de la signature par les États-Unis et la Corée du Sud d'un traité de paix avec le Nord visant à mettre officiellement fin à la guerre de Corée (1950-1953) qui, techniquement, n'est interrompue que par un cessez-le-feu. Pyongyang, bien conscient du fait que les États-Unis ont organisé le renversement des régimes irakien et libyen après que ceux-ci ont accepté de démanteler leurs programmes d'armement, veut une garantie pour sa sécurité de la part de Washington.

La Chine observe les démarches diplomatiques dans la péninsule coréenne avec une inquiétude à peine dissimulée.

Shi Yinhong, de l'Université Renmin à Beijing, a déclaré au New York Times cette semaine qu’en réponse aux ambitions américaines en Corée du Nord, «la Chine ne peut et ne veut pas les aider substantiellement, même en mettant de côté l’état lamentable des relations bilatérales ».

Zhao Tong, du Centre Carnegie-Tsinghua pour la politique mondiale à Pékin, a déclaré lundi au South China Morning Post: «Il serait inacceptable pour Pékin qu’une déclaration de fin de guerre soit annoncée par les deux Corées et les États-Unis uniquement, sans la Chine [… ] Ce qui importe le plus à la Chine, c’est la formalité plutôt que la substance elle-même. Elle ne veut pas apparaître comme la seule superpuissance exclue du processus », a-t-il déclaré.

Selon le président sud-coréen Moon Jae-in, Xi Jinping a l'intention de faire «prochainement» sa première visite présidentielle à Pyongyang. Au mépris de Washington, la Chine a également assoupli certaines des sanctions économiques qu’elle avait accepté d’imposer dans le cadre des efforts faits par les États-Unis pour contraindre la Corée du Nord à des pourparlers.

Face à l'escalade des conflits économiques et stratégiques avec les États-Unis, Pékin fera tout ce qui est en son pouvoir pour empêcher la transformation d’un État nord-coréen isolé en État client des États-Unis, pour ainsi dire sur la frontière chinoise.

(Article paru en anglais le 10 octobre 2018)