Le Parti de l’égalité socialiste et le coup de force comploté contre Corbyn : une réponse à un lecteur

Par Chris Marsden
6 septembre 2018

Certains lecteurs du World Socialist Web Site ont écrit des commentaires exprimant leur inquiétude que notre perspective du 31 août (« Rejetez les accusations d’antisémitisme contre Jeremy Corbyn ! Chassez l’aile droite du parti travailliste ! ») représente une adaptation à Corbyn, à la gauche travailliste et au Parti travailliste.

La critique la plus étendue est proposée par « altacomposicionorganica ». Il prévient que la perspective va à l’encontre du programme du Comité international de la IVe Internationale et marque une différence significative avec la ligne suivie par le Parti de l’égalité socialiste aux États-Unis.

L’appel à une lutte pour chasser la droite, écrit-il, s’écarte de la « lutte fondamentale du Parti » contre la pseudo-gauche, ajoutant : « Si le SEP américain suivait la ligne du SEP britannique, il se battrait pour chasser la faction démocrate de Clinton, parce que [Bernie] Sanders, [Alexandria] Ocasio-Cortez et le DSA [les Socialistes démocrates d’Amérique] ‘ne se battent pas assez contre elle’, et ‘ils seraient démasqués par notre position plus militante envers cette faction droitière’ ».

Il propose comme alternative un tournant vers la « masse brute », des « travailleurs de base », qui « pourraient ou non voter pour Corbyn », mais parmi lesquels « l’instinct de classe est le plus présent » dans la lutte contre les « contrats sans garantie de travail, la sous-traitance des tâches, l’économie des petits boulots, la dictature syndicale, etc. »

La critique proposée est un mélange de formalisme scolaire et d’approche anhistorique, qui ne traite pas des développements politiques au Royaume-Uni du point de vue des questions de classe impliquées dans l’offensive contre Corbyn ou des problèmes posés par la prise de conscience politique de la classe ouvrière de ses tâches révolutionnaires. Le critère politique employé est l’abstentionnisme sectaire.

Nulle part dans la perspective publiée par le WSWS, il n’y a de capitulation à Corbyn, ni aucun recul par rapport aux critiques que nous avons formulées depuis qu’il est devenu dirigeant du Parti travailliste en 2015.

Nous avertissons que le Parti travailliste est « un parti bourgeois de droite… complice de tous les crimes de l’impérialisme britannique, et il a été le principal opposant politique du socialisme pendant plus d’un siècle ». Nous affirmons que Corbyn est un politicien bourgeois dont la loyauté envers l’impérialisme britannique s’est exprimée maintes fois — dans ses reculades sur des questions telles que le soutien à l’OTAN, le maintien de la dissuasion nucléaire Trident et son opposition déterminée à toute lutte de ses partisans contre les députés travaillistes pro-capitalistes, pro-austérité, et pro-guerre qui demandent sa destitution.

S’appuyant sur le fait que Corbyn est un politicien bourgeois avec une perspective pro-capitaliste, notre lecteur préconise une politique abstentionniste qui serait véritablement une capitulation aux deux ailes du parti travailliste. L’orientation du WSWS n’est pas vers Corbyn. Nous nous orientons vers les milliers de travailleurs et de jeunes qui ont rejoint le parti travailliste croyant, à tort, que sa victoire mènera à la formation d’un gouvernement de gauche et même socialiste.

Nous ne cédons pas la direction à Corbyn, et nous ne nous tenons pas à l’écart d’une lutte politique qui oppose des dizaines de milliers de travailleurs et de jeunes à une cabale de droite composée de criminels favorables à l’austérité et à la guerre. Nous offrons un moyen de riposter avec l’arme d’une politique socialiste, nécessaire à la victoire.

L’élection de Corbyn à la tête du parti travailliste en 2015, avons-nous expliqué, était l’expression déformée d’un changement vers la gauche dans la classe ouvrière indiquant un large désir de lutter contre les conservateurs, leurs alliés Blairistes, la grande entreprise, la banque et les super-riches, dans l’intérêt desquels ils ont imposé une austérité féroce, la destruction des services sociaux vitaux et la poursuite de guerres criminelles répétées. C’est pourquoi, avant que Corbyn ne devienne chef du parti, l’effectif du Parti travailliste n’était que 201.000 et s’élève maintenant à plus de 560.000, y compris une augmentation de 10.000 le mois dernier, en opposition directe à la chasse aux sorcières de la droite.

La classe dirigeante et ses agents politiques voient les choses de la manière suivante. Aucune reculade de Corbyn n’a réconcilié les dirigeants du Parti travailliste avec leur direction, car ils voient sous lui la grande masse du mécontentement social et politique qui gronde dans la classe ouvrière. Leur but est de criminaliser et de réprimer toute opposition aux diktats de l’oligarchie financière. Et ils ne s’arrêteront devant rien pour le faire. C’est pourquoi, dans la perspective du 31 août, nous avons mis en garde contre l’implication des services secrets de la Grande-Bretagne, d’Israël et des États-Unis et contre les menaces de coup d’État militaire en réponse à un gouvernement dirigé par Corbyn.

Nous disons aux travailleurs et aux jeunes du Parti travailliste qui veulent affronter les Blairistes et les sionistes, reprenez la demande de « chasser la droite » ! Convoquez des réunions de sections. Désélectionnez-les comme députés et expulsez-les du parti. Exigez la mise en œuvre de politiques socialistes !

Nous apporterons un soutien critique à une telle lutte, mais nous insistons sur le fait que la classe ouvrière a besoin d’un nouveau parti véritablement socialiste. Nous avertissons que ceux qui entreprennent un tel combat se retrouveront inévitablement en conflit avec Corbyn, dont la politique pro-capitaliste assure que lui et sa clique continueront à apaiser la droite, à capituler devant eux et à saboter la lutte contre elle.

Les événements justifieront notre évaluation. Dans de telles conditions, la demande d’expulser la droite peut non seulement fournir un mécanisme pour faire avancer la lutte de classe, mais aussi le moyen d’éduquer la classe ouvrière sur la différence entre une politique socialiste opportuniste et révolutionnaire. Notre opposition implacable à la droite et notre appel clair à l’action contre les conspirateurs renforcera la crédibilité de notre parti et jettera les bases de sa croissance.

C’est aussi la raison pour laquelle il est faux et syndicaliste par nature d’opposer une orientation vers la « masse brute » des « travailleurs de base » et leurs luttes, à un tournant vers les membres du parti travailliste.

La défense de Corbyn par le SEP au Royaume-Uni ne le met pas en conflit avec ses co-penseurs américains et leur concentration sur la lutte « fondamentale » contre la pseudo-gauche. La lutte menée par le SEP et toutes les sections du Comité international de la Quatrième Internationale contre les groupes pseudo de gauche n’est pas un conflit fractionnel, mais le moyen par lequel nous cherchons à garantir l’indépendance politique de la classe ouvrière et nous menons en avant la lutte vraiment fondamentale contre le capitalisme et pour le socialisme.

Les groupes de la pseudo-gauche jouent un rôle central au plan international en s’efforçant de lier la classe ouvrière aux vieux partis staliniens et sociaux-démocrates, soit en renforçant leur prétendue aile « gauche », soit en soutenant des formations « de la gauche large » telles que Syriza en Grèce ou Podemos en Espagne, dirigés par des ex-staliniens et des ex-sociaux-démocrates. Le mois dernier, le Parti socialiste britannique a déclaré qu’il mettait fin à ses propres activités électorales parce que « renforcer la tête de pont de la direction construite par Jeremy Corbyn est la voie la plus claire, en ce moment, par laquelle les travailleurs pourraient organiser notre propre parti de masse ».

Il existe bien sûr des différences importantes dans les origines historiques du Parti travailliste et du Parti démocrate qui, comme notre lecteur l’indique, excluent toute utilisation tactique de la demande pour forcer la fraction de Clinton et al, hors du parti. Mais le SEP des États-Unis a néanmoins beaucoup écrit pour exposer les questions politiques à l’origine des intrigues de la faction de Hilary Clinton au Parti démocrate contre Bernie Sanders.

De plus, il existe des parallèles clairs entre la position adoptée aujourd’hui par le SEP en appelant à agir contre la conspiration de droite contre Corbyn et la manière dont nos camarades américains se sont opposés à la tentative de 1998 de mettre en accusation le président Bill Clinton. Sans manifester la moindre sympathie politique pour Clinton et les démocrates, le SEP a averti que les forces derrière l’affaire Lewinsky cherchaient à renverser un dirigeant élu pour effectuer un changement radical vers la droite dans la politique américaine. En effet, le SEP a fustigé les groupes de la pseudo-gauche pour leur indifférence face à la menace que représentaient pour les travailleurs les mesures antidémocratiques de la droite républicaine.

Nous sommes aussi fermement en accord avec ce qu’écrit Trotsky dans « Où va la Grande-Bretagne ? », le livre auquel se réfère notre lecteur. Publiée pour la première fois en 1926 à la veille de la grève générale, cette polémique de Trotsky cherche à alerter l’avant-garde révolutionnaire de l’émergence d’une crise révolutionnaire et de la nécessité d’avancer un programme d’intervention — surtout en faisant rompre les ouvriers avec le Parti travailliste et son aile gauche.

Prévoyant que la « radicalisation de la classe ouvrière anglaise se poursuivra à toute allure » préparant éventuellement « l'avènement du Labour Party au pouvoir », Trotsky affirme que « le tigre capitaliste » cesserait « bientôt de ronronner son chant de la gradation et sortira doucement ses griffes ».

Cela engendrerait « une tension de plus en plus grande entre la droite et la prétendue ‘gauche’ du Labour Party et, ce qui est beaucoup plus important, un renforcement des tendances révolutionnaires dans les masses… »

Les conservateurs « auront derrière eux non seulement l'appareil officiel de l'État, mais encore les bandes non officielles du fascisme. Celles-ci commenceront leur œuvre de provocation et de meurtre… » Le gouvernement travailliste devra soit« capituler honteusement ou réprimer les résistances » alors que « L'aile révolutionnaire du mouvement grandira cependant, inévitablement, les éléments les plus clairvoyants, les plus énergiques et les plus révolutionnaires de la classe ouvrières monteront ».

La situation se développerait là où « une nouvelle explosion de guerre civile, un nouveau heurt des classes sur toute la ligne sera inévitable ». Pour le parti révolutionnaire, il était impératif de « donner aux masses une éducation révolutionnaire, il faut les tremper. Une lutte irréconciliable avec l'esprit corrupteur des Macdonald est la première condition de cette œuvre. ».

C’est dans cet esprit que le SEP conçoit son intervention dans la profonde crise politique actuelle du Royaume-Uni — afin de préparer la classe ouvrière aux tâches révolutionnaires désormais à l’ordre du jour.

(Article paru d’abord en anglais le 5 septembre 2018)