Podemos: architecte du nouveau gouvernement PSOE en Espagne

Par Alejandro López
29 juin 2018

L'installation d'un gouvernement de Parti socialiste espagnol (PSOE) dirigé par le premier ministre Pedro Sánchez est une nouvelle preuve du caractère réactionnaire du parti de pseudo-gauche Podemos. Podemos est l'architecte en chef et le pilier principal du nouveau gouvernement, qui s'engage à imposer une politique d'austérité et de militarisme. C'est une réalisation de l'objectif de Podemos de construire un «gouvernement de changement» avec le PSOE.

Podemos est impliqué politiquement dans ce qui se passera dans les mois à venir aussi sûrement que si son dirigeant Pablo Iglesias était le premier ministre espagnol.

Les travailleurs et les jeunes espagnols verront quel type de «changement» Podemos a en tête. Ils verront le résultat de la promesse de Sanchez d'honorer le budget d'austérité et la politique belliciste du précédent gouvernement du Parti populaire (PP). Ils verront comment le PSOE se prépare, avec «le soutien vital» de Podemos, à une confrontation avec une classe ouvrière de plus en plus combative.

Podemos joua le rôle central dans l'installation du PSOE au pouvoir. Après que 29 hauts fonctionnaires liés au gouvernement PP ont été reconnus coupables de corruption le mois dernier, Podemos est intervenu agressivement. Quand Sánchez a vacillé, Iglesias est intervenu en l'exhortant à déposer une motion de censure contre le gouvernement PP. Il a déclaré: «Nous sommes ouverts à soutenir Pedro Sanchez s'il appelle un vote de défiance. La démocratie ne peut pas continuer à soutenir les criminels qui détiennent le gouvernement.»

Une fois que Sánchez est allé de l'avant, Iglesias a déclaré que Podemos soutiendrait le PSOE «sans aucune condition préalable».

Mais ce n'était pas tout. Avec les 84 sièges et 71 de Podemos et de ses alliés, le PSOE manquait 21 sièges pour avoir la majorité, 176, dans la chambre de 350 sièges, nécessaire pour faire tomber le gouvernement PP. Ensuite c'était à Iglesias de mobiliser le soutien des nationalistes régionaux et du parti de droite Citoyens (Ciudadanos).

Iglesias s'est vanté dans La Vanguardia de son rôle clé. Alors que Sánchez «se jeta dans la piscine sans un soutien suffisant», Iglesias a révélé, « nous, on voulait que la motion aille de l'avant et nous avons parlé avec tout le monde, avec Puigdemont, Pascal, avec Ortuzar, avec Rivera [...]»

(Puigdemont est le premier ministre régional de Catalogne qui fut détrôné l'année dernière par le gouvernement PP; Ortuzar est président du Parti national basque; et Rivera est chef de file du parti nationaliste espagnol de droite Citoyens).

Pour Iglesias et Podemos, écarter PP était le meilleur moyen d'assurer la stabilité du capitalisme espagnol et de rassurer l'UE. Il a déclaré: «L'Espagne a besoin d'un gouvernement stable et fort, qui transmette des garanties à l'Union européenne et qui puisse mettre en œuvre, avec une majorité parlementaire d'au moins 156 députés, un programme gouvernemental progressiste.»

Le rôle joué par Podemos dans l'installation d'un gouvernement procapitaliste PSOE est une autre expérience internationale fondamentale de la classe ouvrière avec la pseudo-gauche.

En 2015 en Grèce, Syriza («Coalition de la gauche radicale») a remporté une victoire électorale écrasante après avoir fait campagne contre l'austérité et a pris le pouvoir. Elle a immédiatement trahi son mandat, a piétiné le «non» écrasant lors de son propre référendum sur l'austérité et a imposé plusieurs mesures d'austérité au nom de l'UE.

Podemos exprime une nouvelle dégénérescence de la pseudo-gauche. Il a agi comme architecte d'un gouvernement instable, dirigé par un parti social-démocrate réactionnaire et discrédité avec une longue histoire de plusieurs décennies d'austérité et da participation aux guerres menées par les États-Unis, de l'Afghanistan à la Libye.

Sánchez a clairement fait savoir que son gouvernement «se conformera aux engagements européens, garantira la stabilité budgétaire, la stabilité macroéconomique et se conformera à l'accord du Parlement, c'est-à-dire qu'il mettra en œuvre les Budgets généraux de l'État pour 2018», adoptés par le PP.

Ce budget PP était belliciste et proaustérité. Comparé à il y a huit ans, le budget a coupé 13% des dépenses en éducation, 8% en santé, 27% en recherche et développement technologique, 35% en culture et 58% en infrastructure. Par contre, le budget de l'armée espagnole a été augmenté de 10,5% par rapport à l'année dernière.

Le PSOE a également annoncé qu'il n’annulera pas les trois dernières réformes du travail adoptées depuis 2010 sous les précédents gouvernements PSOE et PP. Ces réformes ont décimé les conditions de vie de la classe ouvrière et créé des millions d'emplois précaires et mal payés. Près des trois quarts des jeunes Espagnols de moins de 25 ans sont désormais contraints de survivre avec des CDD (contrat de travail à durée déterminée), bien au-dessus de la moyenne de 43,9% dans l'UE.

Le PSOE a également annoncé qu'il maintiendra la loi du PP sur la sécurité publique, surnommée la «ley mordaza» ou «loi bâillon» qui restreint la liberté d'expression, interdit les rassemblements de masse et impose des amendes pour avoir protesté et fait des commentaires sur les médias sociaux.

Une fois élu, Sánchez a repoussé les prières de Podemos pour avoir des postes ministériels dans son nouveau gouvernement. Iglesias s'est plaint du fait que «cela lui a pris 24 heures pour oublier qui l'a fait premier ministre».

Mais sa rancune n'était qu'une mise en scène pour le public et n'a pas duré longtemps. La direction de Podemos a continué d'insister sur le fait que le gouvernement du PSOE représentait un pas en avant. «Nous allons donner au gouvernement tout l'oxygène du monde s'il est prêt à mettre en œuvre un programme législatif convenu avec nous», a déclaré Iglesias. Son adjoint, Iñigo Errejón, a déclaré: «Podemos doit être la force qui soutient, maintient et pousse ce gouvernement.»

Le budget de 2019 devrait être discuté au cours des prochains mois. Sanchez s'est déjà engagé à la stabilité budgétaire de l'UE, c'est-à-dire à l'austérité, ce qui signifie des coupes d'au moins 7 milliards d'euros l'année prochaine.

Pour sa part, Podemos fait des protestations superficielles, mais elles ne sont pas plus que des prières pour que les propositions de l'UE et du PSOE soient imposées plus progressivement. Le porte-parole parlementaire de Podemos, Irene Montero, a déclaré qu'il est possible «de négocier avec Bruxelles sur un plafond des conditions de dépenses et du budget pour réduire le déficit à un rythme plus lent», affirmant que cela libérerait «plus d'argent pour les dépenses sociales, l'éducation, la santé, la dépendance et les retraites».

L'installation du gouvernement du PSOE avec le soutien de Podemos et des nationalistes régionaux a été la réponse de certaines sections de l'élite dirigeante espagnole à la colère populaire contre la répression brutale de la police du PP l'an dernier en Catalogne. Plus importantes encore sont leurs préoccupations concernant la montée de mouvements de grève de la classe ouvrière en Espagne et à travers l’Europe.

Selon la Confédération espagnole des organisations d'employeurs (CEOE), les heures perdues en raison des grèves cette année ont augmenté de 66 % par rapport à la même période l'année dernière. Depuis janvier, 261 grèves ont été déclenchées dans toute l'Espagne, notamment à Amazon, Correos (le service postal national), au centre logistique du géant du vêtement H & M et dans le secteur des transports.

Plus tôt ce mois-ci, 3000 travailleurs des chantiers navals et de l'industrie métallurgique ont défié le syndicat Commissions ouvrières (CCOO) aligné au Parti communiste (CCOO) et l'Union générale du travail (UGT) alignée au PSOE et ont lancé une grève sauvage à Cadix, dont le maire José María González est membre de Podemos.

Survenues sur fond de la montée de la lutte des classes en Europe, ces grèves terrorisent les forces de la classe moyenne aisée que comprend Podemos et renforcent les antagonismes de classe entre elle et la classe ouvrière.

Iglesias incarne ces couches. Le dirigeant de Podemos, qui autrefois se félicitait de vivre dans le quartier ouvrier de Vallecas à Madrid et qui a dit qu'il était dangereux de «s'isoler de ce qui se passe autour de vous comme les politiciens qui vivent dans des villas», en a récemment acheté une pour lui au coût de 600.000€. Quand l'achat a été divulgué à un journal espagnol, il a exigé un référendum interne pour décider si lui et sa partenaire, Irene Montero, porte-parole parlementaire de Podemos devraient démissionner. C'était un appel direct à la classe moyenne, dont des milliers ont reçu des positions de pouvoir, d'influence et de privilèges dans les gouvernements régionaux et municipaux, y compris à Madrid et à Barcelone, en adhérant à Podemos.

En fin de compte, 68% des membres de Podemos ont voté pour qu’Iglesias reste, ce qui montre que la position d'Iglesias est largement partagée parmi les membres du parti. C'est le fondement matériel du soutien de Podemos à un gouvernement réactionnaire du PSOE.

Parmi les membres de Podemos et de ses partisans figurent une série de groupements de pseudo-gauche qui mettent en garde contre l'adhésion du parti au gouvernement PSOE qu'il soutient, et le danger qu'ainsi il se démasque et provoque une éruption d'opposition dans la classe ouvrière.

Gauche révolutionnaire, qui est associée au Comité pour une Internationale ouvrière (CWI), prévient que si Podemos entre dans dans un gouvernement PSOE cela «les rendrait conjointement responsables des politiques d'austérité qu'ils seront inévitablement contraints d’imposer pour garder Sánchez en place, et forcerait Podemos à justifier la portée limitée de leur politique à des millions de travailleurs et de jeunes. L'insatisfaction envers la politique du gouvernement PSOE-Podemos et sa perte inévitable de prestige préparerait le retour d'un gouvernement de la droite.»

Les mêmes mises en garde futiles ont été faites par le pabliste vétéran Jaime Pastor, un des chefs de file de la faction Anticapitalistas, dont les dirigeants occupent les échelons les plus élevés de la bureaucratie de Podemos. Les Anticapitalistas ont justifié chaque embardée à droite de Podemos. Ils promeuvent l'illusion selon laquelle Podemos serait susceptible de s'adapter à des pressions si seulement il y a une «mobilisation» de la «rue».

Pastor dit que Podemos «devrait se réaffirmer comme la force politique qui, au Parlement et en collaboration avec les mouvements sociaux, est disposée à conclure des accords dans la mesure du possible avec le PSOE de l'extérieur du gouvernement, comme cela est le cas au Portugal, et à former un un bloc alternatif fermement déterminé à répondre aux attaques de la droite et, simultanément, à forcer Pedro Sánchez à aller au-delà des mesures modérément regénérationnistes et sociales-libérales.»

Pastor soutient que Podemos devrait mettre en œuvre la stratégie du Bloc de gauche (BE), l'homologue portugais de Podemos, qui soutient actuellement un gouvernement minoritaire du Parti socialiste (PS). Au Portugal, le BE et le PS collaborent politiquement pour poursuivre l'austérité, recevant des éloges de l'UE et des milieux financiers.

Pour comprendre ce que signifie dans la pratique la politique proposée par Pastor, on peut lire un article récent de Catarina Principe de BE dans le magazine de pseudo-gauche Jacobin intitulé «Le mythe portugais». Dans le cadre du gouvernement PS soutenu par le BE au Portugal, Principe reconnaît que:

«Les lois du travail de la Troïka ont été laissées intactes, la négociation collective a presque disparu et la précarité est en hausse. Une étude de l'Observatoire des inégalités situe le taux de chômage réel à 17,5%, soit beaucoup moins que les 28% de 2013, mais bien au-dessus des chiffres officiels du gouvernement (8,5%). Presque tous les nouveaux emplois créés sont précaires. Les services publics s'effondrent: la santé et l'éducation sont fortement sous-financées et sur le point de s'effondrer. Le système bancaire portugais est une bombe à retardement, avec plus de banques renflouées avec l'argent public, mais pas sous contrôle public, ce qui le rend plus vulnérable à des changements au centre européen qu'en 2008. La principale question de la dette a en fait disparu du débat public.»

Ceci est une description succincte du programme pour l'Espagne que Podemos a en tête, une fois dépouillé des excuses cyniques de personnages comme Iglesias et Pastor. Sous une forme ou une autre, l'opposition croissante dans la classe ouvrière provoquera une collision entre la classe ouvrière et les couches réactionnaires de la classe moyenne supérieure pour lesquelles Podemos parle.

L'installation par Podemos d'un gouvernement PSOE démontre la justesse de l’opposition du Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI) au stalinisme et au pablisme, les deux principales forces qui ont créé Podemos. Ce développement vient réfuter des forces comme le CWI qui insistent sur le fait que les travailleurs et les jeunes doivent soutenir Podemos parce que la seule autre option est la droite. Et cela souligne la nécessité de construire des sections du CIQI en Espagne et à travers l'Europe, pour offrir une direction trotskyste à l'opposition croissante de la classe ouvrière à la pseudo-gauche.

Ce qui se déroule est le produit de la faillite historique et de l'orientation petite-bourgeoise anti-marxiste de Podemos. De jeunes professeurs staliniens comme Pablo Iglesias, Iñigo Errejón et Juan Carlos Monedero se sont associés aux Anticapitalistas pablistes pour créer Podemos. Ils ont promis qu'ils apporteraient un changement radical, même si le stalinisme et le pablisme étaient des forces clés dans la création du nouveau régime capitaliste parlementaire pendant la Transition de 1978 du régime créé par le dictateur fasciste Francisco Franco.

Nous savons maintenant que cette promesse était totalement fausse. Podemos se trouve dans une alliance avec le PSOE, le principal parti de la bourgeoisie espagnole de gouvernement dans la période post-franquiste, est en train de réaliser la politique du PP – un descendant politique direct de Franco. Podemos n'est pas un parti radical de changement, mais un pilier d'un ordre social réactionnaire et discrédité.

Quatre ans après que le WSWS écrivait dans son premier article sur Podemos que le nouveau parti était une «fraude politique» cherchant «surtout à désarmer politiquement la classe ouvrière», la justesse de sa critique de Podemos a été entièrement démontrée.

(Article paru en anglais le 22 juin 2018)