La mort d’Ed Sadlowski et la fin du réformisme syndical

Par Shannon Jones
20 juin 2018

Ed Sadlowski, qui dirigeait un mouvement visant à évincer la direction de l’United Steelworkers (USW) dans les années 1970 est décédé le 10 juin. Bien que largement inconnu des générations actuelles de travailleurs, Sadlowski a joué un rôle bref mais important dans les syndicats américains. Sa tentative de détrôner le candidat trié sur le volet par la bureaucratie de l’USW, Lloyd McBride, à l’élection de février 1977 à la présidence du syndicat a recueilli beaucoup de soutien de la base et d’attention médiatique.

À la tête du mouvement Steelworkers Fightback (la Riposte des métallos), Sadlowski s’est présenté comme un militant ardent qui s’opposait à la direction pro-patronale de l’USW. Les débats entre Sadlowski et McBride furent télévisés, y compris une session sur le programme télévisé national des actualités Meet the Press.

La compétition entre Sadlowski et McBride se déroulait dans le contexte d’attaques contre des emplois des travailleurs et le niveau de vie et une marée montante de la combativité des travailleurs, avec des grèves de masse qui se déroulaient dans les usines automobile, les mines, les docks et dans les industries de base. Au cours de cette période, des millions de travailleurs ont maintenu leur allégeance aux syndicats, malgré leur hostilité à l’égard des dirigeants corrompus et traîtres, et ont considéré ces organisations comme des instruments susceptibles de faire avancer leurs intérêts. United Steelworkers était à l’époque le plus important syndicat des États-Unis, avec 1,5 million de membres, y compris des sections au Canada.

Les mouvements de l’opposition aux directions syndicales pro-patronales et anti-démocratiques ont émergé dans d’autres industries, y compris parmi les mineurs de charbon avec la création de Miners for Democracy (Mineurs pour la démocratie) dirigé par Arnold Miller, et chez les routiers avec la création de Teamsters for a Democratic Union (Camionneurs pour un syndicat démocratique) dirigé par Pete Camarata.

Dans la campagne électorale de 1977 Sadlowski a monté en épingle la question de l’acceptation par le l’USW d’un Accord de négociation expérimental (ENA – Experimental Negotiating Agreement) avec les grandes entreprises sidérurgiques qui a abandonné le droit de grève contre un arbitrage dont les décisions s’imposaient aux parties. Il a également appelé à la ratification par la base des conventions collectives et de toute augmentation des cotisations.

Malgré le soutien substantiel qu’il a reçu et le soutien majoritaire des plus grandes aciéries, Sadlowski a perdu les élections avec une marge de 328 000 à 249 000 et son mouvement Steelworkers Fightback s’est désintégré par la suite. Sadlowski a ensuite accepté une nomination à un poste de niveau inférieur dans la bureaucratie de l’USW et n’a plus jamais brigué un mandat électif au sein du syndicat.

En 1982, Sadlowski a soutenu un accord imposant des concessions dans les règles de travail à l’usine US Steel South Works à Chicago. Il a ensuite présidé à la fermeture de South Works, mettant fin à 100 ans de production d’acier sur le site. Après sa retraite en 1993, il a été embauché pour travailler avec le Illinois Labour Relations Board (Commission des relations du travail de l’Illinois).

L’effondrement de Steelworkers Fightback est allé de pair avec le sort des autres mouvements de réforme. Aucun d’entre eux n’a pu réaliser de réformes sérieuses. Ils n’ont pas défié le système capitaliste et ne se sont pas opposés non plus à la soumission des syndicats au Parti démocrate. Face à une aggravation de la crise capitaliste dès les années 1980, les syndicats ont adopté le programme corporatiste de « partenariat » syndical-patronal, (Note du traducteur : dans le jargon de l’Union européenne « le partenariat social ») ont rejeté toute trace de lutte des classes et ont participé au démantèlement des acquis conquis par les travailleurs au fil des générations passées.

La Workers League (Ligue des travailleurs), parti précurseur du Parti de l’égalité socialiste (États-Unis), a appelé à voter pour Sadlowski lors des élections de 1977 de l’USW. En même temps, la Workers League a souligné l’insuffisance complète de son programme et a appelé les travailleurs à rejeter son soutien au Parti démocrate, mettant en garde fortement contre le fait que « le refus de rompre avec les démocrates signifie céder les droits fondamentaux de la classe ouvrière, et transformer les syndicats en gendarmes de la classe ouvrière. »

À cette époque, la Workers League a cherché à encourager la combativité de la classe ouvrière et lui insuffler une perspective politique et révolutionnaire consciente, appelant à l’éviction de la bureaucratie syndicale et la construction d’une nouvelle direction marxiste révolutionnaire dans les syndicats. Cela s’accompagnait de la demande d’une rupture d’avec le Parti démocrate et de la formation d’un parti travailliste basé sur les syndicats et engagé dans une politique socialiste. Cependant, cette tactique a perdu sa viabilité lorsque les syndicats ont évolué pour devenir les bras directs des entreprises et de l’État visant à réprimer la lutte des classes et à imposer des coupes dans les emplois et les salaires et la destruction des conditions de travail.

Sur la base de leur programme nationaliste et pro-capitaliste, les syndicats ont réagi à la montée de la production mondialisée et à la crise et au déclin du capitalisme américain en abandonnant la lutte pour des avantages même limités. Les syndicats établis au niveau national se sont alignés de plus en plus directement avec les grandes entreprises américaines pour soutenir l’industrie nationale contre ses rivaux d’outre-mer, y compris par la promotion d’attaques chauvines contre les travailleurs étrangers.

En 1978, le démocrate Jimmy Carter a lancé une offensive contre la classe ouvrière, invoquant la loi anti-grèves Taft-Hartley contre les mineurs de charbon. En 1979, Carter a nommé Paul Volcker à la tête de la Réserve fédérale américaine. Volcker a fait monter les taux d’intérêt dans un mouvement délibéré pour provoquer la faillite des secteurs moins rentables de l’industrie. Un des résultats en a été la faillite du constructeur automobile américain Chrysler, qui a dû plaider pour une garantie de prêt du gouvernement pour survivre. Dans un geste sans précédent, le syndicat United Autoworkers (UAW – les Travailleurs unis de l’automobile) a accepté la réduction des salaires, et ensuite le président de l’UAW, Douglas Fraser a siégé au conseil d’administration de l’entreprise.

Les attaques contre les travailleurs ont augmenté suite à l’élection de Ronald Reagan en 1980. En 1981, le licenciement par Reagan des aiguilleurs du ciel a déclenché une vague anti-syndicale sans précédent. Reagan a décidé de licencier les aiguilleurs du ciel seulement après avoir été assuré par les dirigeants syndicaux américains que les syndicats ne prendraient aucune mesure en réaction.

Au cours des années 1980, les syndicats ont œuvré à isoler et vaincre une grève après l’autre, des mineurs de cuivre de Phelps Dodge, aux chauffeurs de bus de Greyhound, aux métallurgistes de Wheeling Pittsburgh, aux ouvriers des abattoirs de Hormel. La Workers League est intervenue dans toutes ces luttes, devenant un centre d’opposition au sabotage mené par la bureaucratie syndicale.

Au cours de cette période, des millions d’emplois ont été éliminés dans les secteurs de l’automobile, de l’acier et des mines sans aucune opposition de la part des syndicats. Pour compenser la perte des cotisations, les syndicats ont conclu un partenariat direct avec les entreprises, mettant en place une multitude de comités mixtes de gestion entre syndicats et patrons, et des caisses noires qui ont augmenté les revenus de la bureaucratie syndicale alors même que les salaires des travailleurs étaient coupés et les usines fermées.

Dans l’USW, ceci a pris la forme grotesque où la bureaucratie syndicale travaille avec des vautours tels que Wilbur Ross, actuel secrétaire au commerce de Trump, à restructurer l’industrie sidérurgique sur le dos des travailleurs de l’acier. L’UAW a mis en place une série de « centres de formation » conjoints avec des constructeurs automobiles américains qui ont servi de canal à des centaines de millions de dollars en liquidités corporatistes entre les mains de la bureaucratie syndicale.

L’expérience des années 1980 a démontré qu’il n’y avait plus aucune possibilité de réformer les syndicats. Ces organisations ne servent plus d’organisations défensives, même dans un sens limité, de la classe ouvrière, mais opèrent ouvertement et sans vergogne comme des extensions de la gestion d’entreprise. Au cours des 40 dernières années, les syndicats ont virtuellement aboli les grèves ou toute autre forme de résistance de masse, alors même que les inégalités sociales atteignent des niveaux historiquement sans précédent.

L’évolution des syndicats aux États-Unis faisait partie d’un phénomène mondial, la transformation de toutes les organisations syndicales et bureaucraties nationalistes, symbolisée par la dissolution de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne en 1991. En faisant le bilan des expériences de cette période, David North, alors secrétaire national de la Workers League, écrivait en janvier 1992 :

Dans le monde entier, la classe ouvrière est confrontée au fait que les syndicats, les partis et même les États qu’elle a autrefois créés, ont été transformés en instruments directs de l’impérialisme.

Les jours où les bureaucraties syndicales jouaient le rôle de “médiateurs” dans la lutte des classes sont passés. Bien que les bureaucraties trahissaient (trahirent) généralement les intérêts historiques de la classe ouvrière, elles servaient toujours de façon limitée ses besoins pratiques ; et dans cette mesure, elles « justifiaient » leur existence en tant que dirigeantes des organisations de la classe ouvrière. Cette période est terminée. La bureaucratie ne peut plus jouer un tel rôle indépendant dans la présente période.  (tiré de La fin de lURSS).

Sur la base de ces changements, la Workers League et ses partis frères des autres pays ont déclaré qu’on ne pouvait plus considérer les syndicats en tant qu’organisations de travailleurs et que les travailleurs devaient construire de nouvelles organisations de lutte indépendantes.

Le Parti de l’égalité socialiste appelle à la construction de comités de base aux usines et aux lieux de travail affin d’unifier et de mobiliser les travailleurs à chaque endroit et de lier leurs luttes avec celles des travailleurs à travers le pays et à l’échelle internationale.

Comme on pouvait s’y attendre, la mort de Sadlowski a provoqué des nécrologies enthousiastes de la part de plusieurs groupes de pseudo-gauche orientés vers les syndicats et le Parti démocrate. Ces organisations s’opposent amèrement à l’appel du PES à une rupture avec les syndicats, et ils affirment que les syndicats restent des organisations ouvrières. C’est que les groupes de pseudo-gauche ne font pas que soutenir bureaucratie depuis l’extérieur, ils sont entrés dans ses rangs, s’assurant ainsi des sinécures bien rémunérées.

Cependant, chaque expérience de la classe ouvrière démontre le besoin urgent de comités indépendants dans les usines et tous les lieux de travail. Dans la série de grèves de cette année, les enseignants ont fait face à l’hostilité et à l’opposition des syndicats, qui ont œuvré pour isoler leurs luttes et y mettre fin. L’UAW s’est révélé être directement payé par les compagnies automobiles, acceptant des pots-de-vin en échange de la promotion de conventions collectives en faveur des entreprises. Les syndicats jouent le même rôle fondamental dans toutes les industries et dans tous les pays.

Les travailleurs à la recherche d’un moyen de riposter à l’agression du gouvernement et de la direction devraient tenir compte de ces expériences. Les travailleurs ont besoin de nouvelles organisations afin de se battre pour leurs intérêts et unir leurs luttes dans une contre-offensive commune contre toute la classe dirigeante. Comme Trotsky l’a écrit dans le Programme de transition, la formation de comités d’usine créera « un double pouvoir de fait » dans les usines, opposant la classe ouvrière aux propriétaires capitalistes. Les comités lutteront pour la mobilisation la plus large possible des travailleurs, des jeunes et des chômeurs.

Cela doit être combiné avec la mobilisation politique de la classe ouvrière dans une perspective internationaliste et socialiste. Les récentes grèves des enseignants en ont fait preuve encore une fois, tout effort des travailleurs pour améliorer leurs conditions se heurte immédiatement à l’opposition de l’État et des deux partis du grand patronat, les démocrates pas moins que les républicains. Ceci soulève la nécessité de la mobilisation de la classe ouvrière en tant que force politique indépendante contre le système capitaliste et ses représentants politiques.

Le World Socialist Web Site encourage les travailleurs à nous contacter pour discuter de cette perspective.

(Article paru en anglais le 19 juin 2018)