Le siège meurtrier du port yéménite de Hudaydah commence avec l’aide et le feu vert de Washington

Par Bill Van Auken
15 juin 2018

Les forces de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis (EAU) ont lancé mercredi un siège de la ville portuaire d’Al Hudaydah au Yémen, dans ce qui sera la bataille la plus sanglante depuis que les Saoudiens ont commencé à bombarder le pays arabe appauvri en mars 2015.

Le groupe caritatif, CARE International, a signalé 30 frappes aériennes en l’espace d’une demi-heure mercredi matin, tandis que des navires de guerre au large des côtes du Yémen ont mené un bombardement naval.

L’opération militaire est menée au mépris des avertissements des Nations Unies et de nombreux groupes d’aide que des centaines de milliers de civils dans la ville surpeuplée risquent de perdre la vie. Ils ont également averti que la dévastation du port d’Al Hudaydah, qui reçoit environ 70-80 pour cent des importations yéménites, y compris la nourriture, le carburant et les médicaments, menace de priver des millions de personnes de nourriture dans un pays où 22,2 millions dépendent de l’aide alimentaire et au moins 8,4 millions sont déjà confrontés à la famine.

Cependant, ces avertissements humanitaires ne faisaient pas le poids face à l’accord de Washington. Au cours de la semaine dernière, un rapport a fait surface qui relevait que l’Administration Trump avait ordonné au Pentagone d’examiner les plans d’une participation directe des États-Unis au siège d’Al Hudaydah. Cela a été suivi d’une déclaration superficielle faite la semaine dernière, donnée anonymement par un porte-parole du Conseil national de sécurité de la Maison-Blanche, selon laquelle les États-Unis s’opposaient à toute action militaire «susceptible d’exacerber la situation humanitaire désastreuse» au Yémen.

Lundi, cependant, le secrétaire d’État Mike Pompeo a publié une déclaration décrite comme une «lumière jaune clignotante», c’est-à-dire un appel à procéder avec prudence. Il a admis qu’il «suivait de près» la situation à Al Hudaydah, mais n’a pas demandé à l’Arabie saoudite ou aux EAU de s’abstenir d’attaquer la ville. Il a plutôt déclaré: «J’ai parlé avec des dirigeants émiratis et j’ai clairement exprimé notre désir de répondre à leurs préoccupations en matière de sécurité tout en préservant la libre circulation de l’aide humanitaire et des importations commerciales vitales».

Et mercredi, le Wall Street Journal, citant des sources du Pentagone, a rapporté que «l’armée américaine aide ses alliés du Golfe à dresser une liste de cibles», prétendument dans le but «de minimiser le nombre de victimes civiles».

Des allégations similaires ont été faites concernant le ciblage américain dans les villes de Mossoul, d’Irak et de Raqqa, en Syrie, qui ont été réduites en décombres par des bombes et des obus américains, alors que le nombre de morts et de blessés a atteint des dizaines de milliers.

Le siège d’Al Hudaydah, une ville de 600.000 habitants, pourrait bien éclipser même ces crimes de guerre américains.

«Une attaque ou un siège militaire contre Al Hudaydah touchera des centaines de milliers de civils innocents», a prévenu Lise Grande, le coordinateur humanitaire de l’ONU à Yémen dans un communiqué vendredi. «Dans le pire des cas, nous craignons que jusqu’à 250.000 personnes puissent tout perdre, même leurs vies».

Le gouvernement britannique de la Première ministre Theresa May qui, comme l’Administration Trump et l’Administration Obama avant elle, a soutenu l’Arabie saoudite et les EAU avec des ventes massives d’armes, a été clairement averti par les EAU du siège imminent. À la fin de la semaine dernière, il a averti des groupes d’aide basés en Grande-Bretagne de se préparer à quitter la ville.

La Croix-Rouge, Care, Médecins sans frontières (MSF) et d’autres groupes ont retiré leur personnel de la ville portuaire, tout comme les Nations Unies. Ces évacuations, ainsi que les bombardements et les tirs d’obus, ont mis fin à la distribution de nourriture à la population affamée du Yémen.

Plus de 13.000 Yéménites ont été tués depuis que l’Arabie saoudite a commencé sa campagne de bombardement il y a trois ans dans le but de renverser le gouvernement dirigé par les rebelles Houthis et de réinstaller le régime fantoche du président Abd Rabbuh Mansour Hadi.

Hadi, qui passe la majeure partie de son temps à Riyad, la capitale saoudienne, a effectué un voyage exceptionnel dans la capitale des Émirats arabes unis, Abu Dhabi, à la veille de l’attaque à grande échelle contre Al Hudaydah.

Selon le site Middle East Eye, les EAU ont forcé Hadi à soutenir l’attaque afin de donner à l’opération militaire un mince vernis de légitimité. Hadi avait précédemment condamné les EAU pour avoir poursuivi leurs propres intérêts au Yémen, soutenant les séparatistes du sud et cherchant à se procurer des ports et des îles yéménites afin de contrôler le détroit stratégique de Bab al-Mandeb reliant la mer Rouge et le golfe d’Aden, où transite la majeure partie du commerce maritime entre l’Europe et l’Asie.

Alors que les troupes émiriennes sont sur le terrain – dont un certain nombre ont été tuées dans l’opération — et les avions saoudiens fournissent un soutien aérien, une force composée de mercenaires yéménites est dirigée par Tareq Saleh, le neveu de l’ancien président yéménite Ali Abdullah Saleh, qui a régné sur le pays pendant plus de deux décennies avant d’être expulsé par une révolte de masse en 2012. En 2015, l’ex-président s’était allié avec les Houthis, mais deux ans plus tard, il a basculé son allégeance aux forces dirigées par l’Arabie saoudite – ce qui lui a coûté la vie, tué par les miliciens Houthi en décembre dernier. Il ne fait aucun doute que son neveu poursuit maintenant ses propres ambitions pour conquérir le pays.

Une déclaration a été publiée au nom du régime de Hadi avec les mots suivants: «La libération du port d’Al Hudaydah est le début de la chute de la milice Houthi. Elle va assurer le commerce maritime dans le détroit de Bab al-Mandeb et couper les mains de l’Iran, qui inonde depuis longtemps le Yémen d’armes ayant fait couler le sang précieux des Yéménites».

La déclaration visait clairement à identifier l’opération militaire sanglante avec les objectifs de l’impérialisme américain dans la région. Les dirigeants saoudiens et émiratis et Washington ont affirmé que les Houthis ont utilisé le port d’Al Hudaydah pour importer des armes de l’Iran, mais aucune preuve n’a été présentée pour étayer cette allégation.

Du point de vue de Riyad et de Washington, cependant, la domination du Yémen par tout régime qui n’est pas une marionnette des intérêts américains et saoudiens est inacceptable et affaiblirait l’axe anti-iranien que l’impérialisme américain a forgé dans la région.

Avant le début du siège d’Al Hudaydah, l’International Crisis Group a averti qu’une telle opération serait «sanglante, prolongée, et priverait des millions de Yéménites de nourriture, de carburant et d’autres fournitures vitales».

«Toute attaque ou perturbation significative et de longue durée des opérations du port aura des conséquences catastrophiques pour le peuple yéménite», a déclaré à ABC News, Frank McManus, le directeur de l’International Rescue Committee au Yémen.

Jolien Veldwijk, directrice par intérim de CARE International, a qualifié l’attaque de «catastrophique, désespérée et dévastatrice». Elle a averti: «Si le port fermait, même pour un jour, le nombre de personnes menacées de famine augmenterait puisqu’aucune nourriture ne pourra entrer dans le pays».

«Avec cet assaut [les enfants] sont maintenant de plus en plus affamés et en danger de mort», a déclaré à Reuters Anas Shahari, un porte-parole de «Save the Children» (Sauvons les enfants). Il a dit que quelque 300.000 enfants perdraient l’accès à la nourriture, à l’eau et aux médicaments. Décrivant les conditions de sa visite à Al Hudaydah il y a trois mois, il a ajouté: «Je pouvais voir des enfants qui avaient faim, des enfants qui avaient les côtes protubérantes, des bébés incapables de pleurer parce qu’ils souffrent de malnutrition. C’était la situation avant, et maintenant ça va empirer».

La guerre quasi génocidaire contre le Yémen a été menée depuis le début avec l’aide indispensable de Washington, d’abord sous l’Administration Obama, qui a vendu à l’Arabie Saoudite et aux EAU des avions de guerre et des munitions pour massacrer les civils, fourni un ravitaillement en plein vol de leurs avions pour assurer les bombardements en continu 24/2, et mis en place un commandement conjoint américano-saoudien pour fournir des renseignements et un soutien logistique.

Depuis, sous Trump, des troupes d’opérations spéciales ont été déployées avec les forces saoudiennes dans la guerre contre le Yémen et le soutien américain à la guerre contre le peuple yéménite s’est intensifié dans le contexte d’une confrontation militaire en préparation contre l’Iran. Le président Trump a mis cela à l’ordre du jour avec son abrogation unilatérale le 8 mai de l’accord nucléaire conclu en 2015 entre Téhéran et les grandes puissances.

Alors que l’Administration Trump décrit le sommet de Singapour avec le président nord-coréen Kim Jong-un comme une désescalade des tensions mondiales, la nature agressive de l’impérialisme américain trouve son expression au Yémen, où la Maison-Blanche et le Pentagone sont prêts à sacrifier des millions de vie pour assurer leur hégémonie contre des rivaux régionaux et mondiaux.

(Article paru en anglais le 14 juin 2018)