La fraude de l'appel de Mélenchon à une alliance franco-russe contre la guerre

Par Alex Lantier et Kumaran Ira
16 mai 2018

La semaine dernière, alors que le président américain Donald Trump annulait le traité nucléaire iranien et qu’Israël bombardait à plusieurs reprises les forces iraniennes déployées en Syrie, Jean-Luc Mélenchon, le dirigeant de La France Insoumise (LFI), a fait un voyage de trois jours à Moscou. Critiquant les menaces de Trump contre l’Iran, il a appelé à une alliance anti-américaine entre Paris et Moscou.

C’est là une perspective réactionnaire et nationaliste qui divise la classe ouvrière. Alors que des grèves ont éclaté parmi les enseignants américains et les cheminots français, la frappe de missiles de l’OTAN contre la Syrie le mois dernier a provoqué l’opposition non seulement des travailleurs russes et du Moyen-Orient, mais aussi des travailleurs américains et européens. Pourtant, Mélenchon a appelé les travailleurs français et russes à ne pas s’unir à leurs frères et sœurs de classe pour s’opposer à la guerre, mais à se concentrer sur la construction de nouvelles alliances militaires contre eux.

Mélenchon a donné l’accolade au Kremlin qui, avec l’Iran, a combattu les guérillas islamistes soutenues par l’OTAN en Syrie. « Je suis un anti-atlantiste absolu, je suis pour la sortie de l’OTAN », a-t-il déclaré avant de s’envoler pour Moscou. « Nous allons au-devant de très grandes violences entre l’Iran, Israël, l’Arabie saoudite, la Turquie, dans cette région du monde, et comme certains de ces pays ont des frontières communes avec la Russie, il est important qu’on manifeste que le monde entier n’est pas en noir et blanc ».

À Moscou, Mélenchon a proclamé son amitié avec la Russie, rencontré des militaires et des législateurs russes ainsi que des investisseurs français en Russie et a œuvré pour une alliance « antiguerre » incluant LFI et le Front de gauche stalinien de Sergei Udaltsov. Il a rejoint le défilé militaire du 9 mai commémorant la victoire soviétique sur l’Allemagne nazie en 1945, ceint d’une écharpe tricolore. Il a déclaré aux médias : « Quand je viens ici, c’est un acte militant, pour dire: les Russes sont nos amis ».

Les appels de Mélenchon à de bonnes relations avec la Russie ne s’appliquent pas aux États-Unis ni à l’Allemagne. Au lieu de cela, il a dénoncé l’influence grandissante en Europe de l’Allemagne où « après avoir annexé l’Allemagne de l’Est, les mauvaises habitudes ont été prises ».

La seule manière de contrecarrer la poussée vers la guerre est de rassembler les travailleurs contre celle-ci sur le plan international. Les critiques de Mélenchon sur les guerres dirigées par les Américains ou les politiques d’austérité menées par les Allemands et qui ignorent l’opposition à l’austérité et à la guerre des travailleurs américains et allemands, sont réactionnaires. Unir Paris et Moscou dans une alliance contre Washington ou Berlin n’aurait aucun contenu progressiste. À l’instar de l’alliance franco-russe de 1891, élément clé des rivalités inter-européennes qui éclatèrent lors de la Première Guerre mondiale, en 1914, une telle alliance ne ferait qu’intensifier des conflits entre grandes puissances menaçant de provoquer de nouvelles guerres.

Et si Mélenchon tente de donner l’impression que de telles critiques de l’OTAN sont radicales, elles se font seulement l’écho des débats qui agitent de vastes couches de la classe dirigeante. Des sections de la presse européenne, en colère contre l’annulation du traité iranien par Trump, demandent si l’alliance transatlantique est morte. La chancelière allemande Angela Merkel a déclaré que les Européens devraient se battre « pour eux-mêmes » à l’avenir et Trump a lui-même qualifié l’OTAN de « désuète ».

En dépit de sa rhétorique ronflante, la cour que Mélenchon fait à Udaltsov et au Kremlin n’est pas un « acte militant » pour construire une alliance afin de protéger l’Iran des menaces de guerre israélo-américaines ou pour arrêter la campagne des grandes puissances en vue d’un nouveau partage du Moyen-Orient. Il donne plutôt un visage de « gauche » aux politiques cyniques et lâches de Paris et Moscou, qui cherchent tous deux un compromis avec Trump.

Pour décourager l’Iran de redémarrer son programme nucléaire, donnant ainsi à Trump un prétexte pour imposer plus de sanctions économiques contre leurs intérêts, l’Union européenne (UE) et Moscou ont signalé qu’ils soutiendraient les frappes israéliennes contre les forces iraniennes en Syrie. Avant de lancer ses attaques, Israël a obtenu des déclarations des puissances européennes soutenant la « légitime défense » israélienne, et le premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’est rendu à Moscou pour des entretiens. La Russie n’a pas averti l’Iran des frappes israéliennes, indiquant clairement de quel côté se trouve le Kremlin.

Ces manœuvres réactionnaires n’ont pas suscité de critiques de la part de LFI ou du Front de gauche. Ils ont au contraire appelé à une alliance avec des partis populistes en Europe comme Podemos en Espagne, le Bloc de gauche au Portugal et l’Alliance rouge-verte au Danemark (RGA). Lors de la visite de Mélenchon, le Front de gauche a publié une déclaration intitulée « Stop à la nouvelle guerre mondiale ! », encourageant des illusions que cette coalition de partis populistes assumant déjà de hautes fonctions nationales et régionales pourrait soudainement s’opposer à la guerre.

Cette déclaration commence en condamnant la répudiation par Trump du traité nucléaire iranien. Ceci est, avertit-elle, « non seulement inhumain envers les Iraniens, mais frappe aussi les intérêts économiques de l’Europe et de la Russie, contredit les principes de justice dont les dirigeants mondiaux aiment à parler... Tout cela reflète la croissance rapide et incontrôlée des contradictions inter-impérialistes et de la crise générale du capitalisme mondial. Le capital pousse encore une fois les gens vers le hachoir à viande des guerres fratricides ».

Déplorant que l’on ne puisse pas s’attendre à une « position de principe et ferme contre le déclenchement d’un nouveau massacre impérialiste » de la part du Kremlin, la déclaration appelle plutôt à « la solidarité des peuples malgré les chefs de gouvernement. Aussi impossible que cela puisse paraître aujourd’hui, nous devons construire un mouvement anti-guerre global, reposant sur la solidarité entre toutes les forces progressistes dans tous les pays ».

Cette coalition de partis proposée par Udaltsov est un piège pour les travailleurs et les jeunes qui cherchent à construire un mouvement international contre la guerre. Le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI), qui publie le WSWS, se bat pour construire un mouvement international anti-guerre socialiste dans la classe ouvrière. Udaltsov et Mélenchon, eux, visent à subordonner les travailleurs et les jeunes à des partis favorables à la guerre qui sont des éléments de longue date de l’establishment politique.

Les partis d’Europe de l’Ouest dans la coalition proposée sont des partis pro-impérialistes de la classe moyenne aisée, incorporant de larges fractions staliniennes ayant soutenu la restauration du capitalisme en URSS et ayant une longue histoire de soutien à la guerre. LFI dirige la planification à l’Assemblée nationale en vue d’un retour à la conscription, l’appelant par euphémisme « service national universel avec une composante militaire » pour essayer de le rendre moins répréhensible.

Podemos et la RGA soutiennent la guerre de 2011 de l’OTAN en Libye, que Mélenchon a également approuvée. Dans un article tristement célèbre, le principal membre du RGA, Bertil Videt, critiquait les opposants à cette guerre pour avoir l’obsession d’« être toujours opposé aux agressions impérialistes ». Le RGA, de l’autre côté, ne l’est pas. Et Podemos, recrutant largement dans le corps des officiers espagnols, a fait du Général José Rodriguez, chef des opérations des forces armées espagnoles dans la guerre libyenne, un membre de premier plan.

Quant à Udaltsov, sa principale préoccupation est de canaliser l’opposition en Russie dans une direction acceptable pour l’establishment politique russe. Signe de ses liens étroits avec des factions de l’État russe et de l’élite dirigeante, le communiqué du Front de gauche a été retransmis sur le site de la radio Écho de Moscou, porte-parole de l’opposition libérale russe, et dont le propriétaire est Gazprom.

Il n’y a pas de perspective sérieuse pour développer l’opposition à la guerre en Russie et en Europe hors d’un examen de l’alternative au stalinisme avancée par Trotsky et de la critique trotskyste par le CIQI de la restauration stalinienne du capitalisme en Union soviétique en 1991. Il est de plus en plus clair que la dissolution de l’Union soviétique, contre laquelle Trotsky avait mis en garde, n’a pas seulement provoqué un effondrement industriel et une régression sociale en Russie. Elle a eu des conséquences géopolitiques désastreuses bien au-delà des frontières de l’Union soviétique.

L’effondrement du principal contrepoids militaire de l’OTAN a ouvert une ère d’intensification des guerres impérialistes, à commencer par la guerre du Golfe contre l’Irak menée en 1991 par les États-Unis, qui ont coûté des millions de vies et fait de plus de 60 millions de personnes des réfugiés. Des guerres répétées en Irak, trois décennies de guerre en Afghanistan et des guerres en Libye, en Syrie et au Yémen ont détruit des sociétés entières. Et comme Washington exige une capitulation totale de l’Iran sur son programme nucléaire, une guerre encore plus grande se prépare.

A présent, une radicalisation croissante s’effectue au plan international dans la classe ouvrière. La lutte contre la guerre exige le retour aux meilleures traditions révolutionnaires de la classe ouvrière russe et européenne, dont la plus haute expression fut la prise du pouvoir par la classe ouvrière dans la Révolution d’octobre menée par les bolcheviks sous Lénine et Trotsky. Mélenchon et Udaltsov ne proposent pas une telle lutte mais essaient délibérément de l’étouffer en canalisant l’opposition derrière des partis petits-bourgeois pro-guerre.

Mélenchon en particulier a à la fois l’obsession de se faire passer pour un radical en parlant de Trotsky et la claire conscience de sa propre hostilité à la politique de celui-ci. Le Monde rapporte cette scène au défilé militaire de Moscou, durant sa tournée: « Mélenchon a reçu une médaille de l’armée soviétique. Il a dit : ‘Merci monsieur’, puis il s’est rattrapé et a dit : ‘Monsieur camarade’. Face aux rires tout autour, il a ajouté : ‘J’ai commencé ma carrière sur les idées du fondateur de l’Armée rouge’ », c’est-à-dire Trotsky.

Ce flirt absurde avec les références à Trotsky est une fraude. Mélenchon est venu à la politique juste après la grève générale française de 1968, rejoignant l’Organisation communiste internationaliste (OCI) quand cette dernière rompait avec le CIQI et le trotskisme. Agissant sur la perspective en faillite de l’OCI de constituer le Parti socialiste (PS) du grand patronat, Mélenchon l’a rejoint en 1976 ; il a eu une longue carrière en tant que sénateur PS, ministre et assistant du président du PS, François Mitterrand.

Malgré le flirt actuel de Mélenchon avec le Kremlin, l’impérialisme français sous le PS a poursuivi une politique généralement anti-russe – soutien aux missiles américains en Europe dirigés contre l’Union soviétique, promotion de l’euro et de l’UE et participation à la guerre du Golfe en 1991.

En Russie, la semaine dernière, Mélenchon a raconté ses voyages en Union soviétique et en Russie en tant que dirigeant politique bourgeois : « La première fois c’était avec Mitterrand, quand nous étions allés voir Jean-Loup Chrétien s’envoler à Baïkonour » en novembre 1988, a-t-il indiqué. Durant la seconde, à une date que Mélenchon prétendait oublier, mais apparemment située après la dissolution de l’Union soviétique, il rencontra Gorbatchev « pour essayer de comprendre ce qui s’était passé ».

Les manœuvres militaires et diplomatiques de ces politiciens ne rassembleront pas l’humanité dans la solidarité contre la guerre, mais agiront pour bloquer l’opposition croissante des travailleurs au capitalisme et à sa marche vers la guerre.

(Article paru d’abord en anglais le 15 mai 2018)