Québec: Les géants de l'aluminium exigent des concessions plus importantes de la part des travailleurs lockoutés d'ABI

Par Laurent Lafrance
24 mars 2018

Les patrons de l'Aluminerie de Bécancour inc. (ABI) au Québec intensifient leurs attaques contre les 1030 employés de l'usine, indiquant qu'ils voulaient utiliser le lockout qui dure maintenant depuis plus de deux mois pour soutirer des concessions contractuelles encore plus importantes.

Lors de brèves négociations le 8 mars, les multinationales de l'aluminium Alcoa et Rio Tinto-Alcan, qui gèrent ABI en tant que partenaires, avaient retiré une offre pleine de concessions présentée en décembre dernier pour annoncer que les travailleurs devraient sacrifier leurs conditions davantage s’ils voulaient mettre fin au lockout.

Faisant preuve d'un mépris total envers les travailleurs, les porte-parole de l'entreprise ont refusé de faire connaître explicitement leurs demandes. Au lieu de cela, après avoir lancé une diatribe accusant les travailleurs d'avoir supposément mis en danger la «compétitivité» de l'aluminerie, ils se sont retirés des négociations – les premières depuis le mois de décembre.

Dans un communiqué de presse subséquent, ABI a déclaré de façon provocatrice, «Le rejet par le syndicat d'une offre équitable et concurrentielle n'a laissé d'autre choix à la direction d'ABI que de prendre des mesures pour protéger ses employés et les actifs de l'usine. En conséquence, l'offre rejetée ne peut plus servir de base pour un règlement futur... la structure opérationnelle d'ABI doit être réévaluée en visant l'amélioration significative de la productivité et de l'organisation de la main-d'oeuvre...»

L'entreprise a affirmé qu'elle avait seulement accepté de rencontrer des négociateurs du syndicat des Métallos à cause d'une promesse faite début février envers le ministre du Travail du Québec.

Si les patrons d'ABI sentent qu'ils peuvent retirer leur offre du mois de décembre et en faire une qui contient des concessions encore plus importantes, c'est parce que la direction du syndicat isole systématiquement les travailleurs de Bécancour.

Au lieu de diriger la lutte des travailleurs d'ABI contre le démantèlement des retraites, les accélérations du rythme de travail et d’autres concessions en la reliant à une contre-offensive plus vaste de la classe ouvrière en défense des emplois, des salaires, des conditions de travail et des services publics, le syndicat des Métallos lance des appels futiles et réactionnaires aux actionnaires et aux politiciens de la grande entreprise à l'Assemblée nationale pour convaincre Alcoa et Rio Tinto que le lockout est de la mauvaise gestion.

Le demandes de concessions amplifiées par l'entreprise et la menace explicite de maintenir le lockout pendant des mois illustre la nécessité urgente de former des comités de travailleurs de la base pour reprendre le contrôle de la lutte des travailleurs d'ABI hors des mains des bureaucrates du syndicat et rallier l'appui de travailleurs à travers le Canada et mondialement.

La direction de la section locale 9700 des Métallos a déclaré à plusieurs reprises qu'elle était prête à collaborer avec ABI en imposant des reculs aux travailleurs. Celles-ci incluent le remplacement d'un régime de prestations déterminées par un régime où tous les risques financiers sont portés par les employés, et l'élimination des droits d'ancienneté à travers l'introduction d'un nouveau système de promotion basé sur la «compétence» et la «performance».

Même après les négociations avortées du 8 mars, le président de la section locale 9700, Clément Masse, a insisté sur le fait que le syndicat était prêt à coopérer avec ABI. Il a indiqué que le jour où Alcoa et Rio Tinto «auront des mandats pour discuter concrètement des points en litige, ça nous fera plaisir de travailler avec eux de façon constructive».

Dans un acte de sabotage flagrant qui illustre bien l'opposition du syndicat envers toute lutte sérieuse contre les géants de l'aluminium, le syndicat des Métallos a récemment accepté de réviser et potentiellement prolonger le contrat de travail à l'usine québécoise de Rio Tinto-Alcan à Alma (même si le contrat existant expire seulement en 2020). L'entreprise prétend qu'elle va faire des investissements importants dans l'usine, mais elle aurait besoin de changements, c'est-à-dire de concessions des travailleurs, afin d'assurer qu'elle soit «concurrentielle» ou rentable à long terme d'abord.

Toute organisation qui cherche réellement à mener une lutte en défense des salaires et conditions des travailleurs aurait répondu à la tentative à peine voilée de Rio Tinto de diviser les travailleurs d'Alma de leurs frères et soeurs de ABI en faisant appel aux travailleurs de Rio-Tinto Alcan et Alcoa à travers le pays et mondialement pour une grève de solidarité avec les travailleurs d’ABI. Un tel appel aurait provoqué une réponse puissante de la part des travailleurs de l'aluminium, qui sont prêts à lancer une contre-offensive face à des décennies de concessions. Les travailleurs de l’usine de Sept-Îles au Québec appartenant à la compagnie minière IOC et syndiquée par les Métallos ont récemment voté pour faire grève contre des demandes de concessions, incluant l'introduction d'un régime de pensions à deux vitesses pour les nouveaux employés.

Mais le syndicat des Métallos est irrévocablement hostile à un tel développement, et se considère un partenaire loyal des entreprises et de l'État capitaliste, dont le devoir consiste à contenir l'opposition ouvrière et assurer les profits du patronat.

Le président de la section locale 9490, Alexandre Fréchette, a déclaré que le syndicat entamait la réouverture du contrat «avec un esprit d'ouverture». Adoptant le langage typique des bureaucrates syndicaux dans l'imposition de réductions de salaire et de suppression d’emplois, Fréchette a ajouté, «nous sommes prêts à envisager des aménagements ainsi qu'une prolongation dans la mesure où tous en ressortent gagnants».

Le lockout chez ABI fait partie d'une offensive patronale à travers le monde, dans laquelle les entreprises tentent d'augmenter leur rentabilité et les profits des investisseurs en détruisant ce qui reste des droits sociaux qui sont le produit de gains des luttes de masse et révolutionnaires des générations passées de travailleurs lors du siècle dernier.

Alors qu'ils se font compétition pour des parts du marché et l'appui financier de banques et d'investisseurs milliardaires, les multinationales divisent les travailleurs dans une lutte vers le bas en utilisant les menaces de fermeture et de délocalisation pour imposer leurs diktats.

Rio Tinto-Alcan et Alcoa, les troisième et sixième producteurs mondiaux d'aluminium respectivement, sont manifestement déterminés à imposer une défaite majeure aux travailleurs d'ABI afin d'établir un précédent pour les alumineries et les mines à travers le Canada et dans le monde.

Cependant, alors même que les patrons d'ABI ont déclaré la guerre à leur main-d'oeuvre de Bécancour au nom de la «concurrence» et de la «productivité», le syndicat des Métallos est déterminé à minimiser les enjeux. Il soutient qu'un accommodement aurait été possible si l'entreprise était demeurée à la table des négociations en décembre, et que le lockout n'est qu'une conspiration pour forcer le gouvernement du Québec à réduire ses tarifs d'électricité.

La stratégie de collaboration du syndicat provient de son programme corporatiste et nationaliste, qui n'a rien à offrir aux travailleurs qui veulent résister à l'offensive mondiale des entreprises contre les emplois et conditions des travailleurs.

Au cours des quatre dernières décennies, le syndicat des Métallos et les syndicats procapitalistes dans l'ensemble ont abandonné toutes les traditions de lutte militante et ont promu le mensonge corporatiste selon lequel les intérêts des travailleurs sont identiques à ceux des entreprises qui profitent de leur exploitation, et sont devenus un prolongement de la gestion patronale pour contenir tout mécontentement venant des employés.

Le rôle des syndicats en tant que partenaires de la grande entreprise est illustré par l'attitude du syndicat des Métallos envers les tarifs d'acier et d'aluminium du président américain Donald Trump.

Le syndicat, qui a vanté l'alliance militaire et sécuritaire canadienne avec les États-Unis en exigeant que le Canada soit exempté des tarifs de Trump, demande maintenant qu’Ottawa travaille plus étroitement avec Washington pour mener une guerre économique contre la Chine.

Dans un commentaire qui aurait pu provenir de n'importe quel industriel ou politicien de la grande entreprise militariste, le président international du syndicat des Métallos Leo Gerard a déclaré, «Les États-Unis et le Canada ont un marché de la fabrication qui est intégré. En plus de cela, les relations en matière de défense et de sécurité entre les deux pays sont uniques et indispensables pour notre sécurité.» Gerard a ensuite fait appel à ce que le Canada «augmente sa coopération» avec les «États-Unis pour «faire face à la surproduction de l'acier et de l'aluminium» – une référence à peine voilée à des mesures protectionnistes contre la Chine.

La logique de ces positions est que les travailleurs devraient se ranger derrière leur «propre» classe dirigeante dans une lutte acerbe entre les grandes puissances pour les marchés, les ressources et les sphères d'influence qui entraîne non seulement la guerre commerciale, mais qui crée les conditions pour des conflagrations militaires à une échelle jamais vue depuis les deux guerres mondiales du siècle passé.

Les travailleurs de l'aluminerie de Bécancour n'ont aucun intérêt à devenir de la chair à canon dans les conflits des États capitalistes qui se font concurrence et devraient rejeter le poison nationaliste du syndicat des Métallos avec tout le mépris qu'il mérite. Afin de lutter contre les concessions exigées par les patrons et mener une lutte pour des emplois décents et assurés, ils devraient élire un comité d'action pour mener la lutte indépendamment de la bureaucratie syndicale. Les travailleurs d’ABI devraient demander l'appui des travailleurs du secteur industriel et public à travers le Québec et dans le reste du Canada, et contacter des travailleurs aux États-Unis et dans le monde pour entamer une riposte collective contre les patrons de l'acier et de l'aluminium.

(Article paru en anglais le 22 mars 2018)