Dernières réflexions sur le centenaire de la Révolution d’octobre

Par David North
2 janvier 2018

Au tout début de l’année qui se termine, le World Socialist Web Site a écrit : « Un spectre hante le capitalisme mondial : le spectre de la Révolution russe ». Cette affirmation a été largement confirmée par la manière dont le centenaire de la révolution d’Octobre a été observé par des historiens et des journalistes bourgeois. Dans les premiers mois de l’année, les commentaires étaient cyniques et dédaigneux, illustrés par la remarque désinvolte de l’historienne Sheila Fitzpatrick, publiée en mars dernier dans le London Review of Books : « Rien n’échoue aussi bien qu’un échec, et pour les historiens traitant le centenaire de la révolution la fin de l’Union Soviétique a assombri le sujet. Dans la série de nouveaux livres sur la révolution, rares sont ceux qui revendiquent son importance persistante, et la plupart ont l’air de chercher des excuses […] Le socialisme est tellement un mirage qu’il semble plus gentil de ne pas le mentionner. »

Mais au fil de l’année, au milieu de la menace croissante d’une guerre cataclysmique et des manifestations quotidiennes de l’instabilité politique mondiale et de l’intensification des tensions sociales, le ton des commentaires a commencé à prendre un caractère de plus en plus sombre. La dissolution de l’Union soviétique par la bureaucratie stalinienne en 1991 avait supposément banni le spectre de la révolution socialiste pour toujours. Mais à l’approche du centenaire précis de la révolution menée par Lénine, la bourgeoisie s’est surprise à se demander, comme Lady Macbeth, « Pourtant qui aurait cru que le vieil homme eût tant de sang en lui ? »

Dans un essai publié dans le New York Times le 6 novembre, l’historien de droite Simon Sebag Montefiore écrivait : « La Révolution d’octobre, organisée par Vladimir Lénine il y a exactement un siècle, est toujours pertinente d’une manière qui aurait paru inimaginable lorsque l’Union Soviétique s’est effondrée. » Il a observé nerveusement que la victoire des bolcheviks continuait à « réverbérer et inspirer » et « apparaît épique, mythique, hypnotisante ». Montefiore a déploré l’incapacité du gouvernement provisoire bourgeois russe à vaincre la révolution, ce que, selon lui, il aurait pu faire en assassinant Lénine.

Le même jour, dans le Washington Post, l’historienne anticommuniste Anne Applebaum a averti que le capitalisme demeurait vulnérable à la menace de la révolution socialiste et que les gouvernements ne devaient pas être trop sûrs d’eux-mêmes. Elle a prévenu que même si les révolutionnaires socialistes sont encore peu nombreux, leur puissance potentielle ne devrait pas être sous-estimée. « Souvenez-vous », écrit Applebaum, « au début de 1917 […] la plupart des hommes qui devinrent plus tard connus du monde sous le nom de bolcheviks étaient des conspirateurs et des fantaisistes en marge de la société. À la fin de l’année, ils dirigeaient la Russie. » Ainsi, la leçon de 1917 est claire : « Si un système devient assez faible et si l’opposition est suffisamment divisée, si le pouvoir est suffisamment corrompu, les extrémistes peuvent soudainement passer au premier plan, là où personne ne les attend. »

Contrairement aux historiens bourgeois hautement conscients de leur classe, les représentants de la pseudo-gauche petite-bourgeoise ont continué à insister sur le manque de pertinence essentielle de la Révolution d’octobre comme guide théorique et modèle politique pour les socialistes dans le monde actuel. Bien sûr, il n’y a rien de mal à rendre un hommage purement cérémoniel à Lénine et même à Trotsky. Mais en pratique, ont-ils affirmé, il y a peu de choses dans la théorie, la politique et l’expérience du bolchevisme et de la Révolution d’octobre qui soient particulièrement pertinentes pour le monde contemporain. Cette vision en faillite trouve son expression la plus aboutie dans une édition spéciale du magazine Jacobin qui marque le centenaire de la Révolution d’octobre. Un essai intitulé « Les nouveaux communistes », de Connor Kilpatrick et Adaner Usmani, commence avec le slogan : « Nous sommes en 2017. Il est temps d’arrêter de s’inquiéter des questions de 1917 ».

Ce conseil n’est pas aussi original qu’Adaner et Usmani le croient apparemment. C’était la conception fondamentale sur laquelle reposait la « nouvelle gauche » il y a un demi-siècle. Comme en 1968, l’appel à « cesser de s’inquiéter des questions de 1917 » est dirigé contre l’étude de la théorie, du programme, des principes et des leçons stratégiques de la première et unique conquête du pouvoir par la classe ouvrière dirigée par un parti politique marxiste révolutionnaire. Un corollaire de l’approche « oubliez l’histoire » de la « nouvelle gauche » et de ses descendants de la pseudo-gauche est qu’il ne doit pas y avoir d’examen du rôle joué par le stalinisme, la social-démocratie, le centrisme et les autres formes d’opportunisme politique dans le déraillement et la défaite des nombreuses opportunités pour le renversement révolutionnaire du capitalisme par la classe ouvrière qui se sont développées au cours du XXᵉ siècle. Surtout, l’amnésie promue par la pseudo-gauche est dirigée contre une étude sérieuse de l’histoire et contre un engagement tout aussi sérieux envers le programme du trotskysme et de la Quatrième Internationale.

L’essai de Kilpatrick et Usmani regorge du genre d’arguments cyniques et superficiels qui caractérisent généralement le magazine Jacobin, qui est, de façon prévisible, promu et loué par le New York Times comme un exemple de la théorie socialiste contemporaine. « Que le socialisme du vingtième siècle soit voué à l’échec ou non, nous vivons maintenant dans une nouvelle ère », écrivent les auteurs. Sans expliquer précisément ce que serait cette « nouvelle ère », ou en quoi elle est fondamentalement différente de celle de la révolution d’octobre, Kilpatrick et Usmani affirment simplement : « Aujourd’hui, cent ans plus tard, le monde a changé. Nulle part les tâches politiques d’aujourd’hui ne ressemblent à celles que les bolcheviks ont eu à réaliser en 1918. Les bolcheviks ont hérité d’un monde convulsé par une guerre impérialiste meurtrière ; nous, nous vivons dans la période la plus paisible de l’histoire. »

Ces Rip Van Winkle de la politique semblent avoir dormi au cours des vingt-cinq dernières années et ignorer les deux invasions de l’Irak, les guerres des Balkans des années 1990, les divers bains de sang incités par l’impérialisme en Afrique et le carnage général qui a été déclenché à travers une grande partie du Moyen-Orient et de l’Asie centrale, le résultat des dernières seize années de la « Guerre contre le terrorisme ». Dans cette « période la plus paisible de l’histoire », plusieurs millions de personnes ont été tuées et blessées, et des dizaines de millions de personnes ont dû abandonner leur foyer et leur pays.

« Les classes ouvrières du monde ont évolué », déclarent les théoriciens du magazine Jacobin. Le temps est révolu pour les « rêves idéalistes ». Au lieu de cela, « il est temps que nous arrêtions de nous préoccuper des vieilles questions et commencions à nous préoccuper de ce que demandent les travailleurs. » Pour eux, nous ne serions plus à l’âge de Lénine et de Trotsky. mais plutôt de […] Sanders et Corbyn ! Ces deux représentants pathétiques du réformisme sénile sont salués comme les vraies voix de « dizaines de millions de personnes qui sont « décidées à changer le monde ». »

Kilpatrick et Usmani n’expliquent pas comment cette aspiration révolutionnaire s’accomplira sous la direction de deux hommes qui sont « décidés » à sauver le parti travailliste britannique et le parti démocrate américain, deux des partis capitalistes-impérialistes les plus réactionnaires du monde.

Au cours des douze derniers mois, le Comité international de la Quatrième Internationale a commémoré le centenaire de la Révolution d’Octobre d’une manière qui exprime sa profonde identification historique et politique avec les événements de 1917 et le programme internationaliste révolutionnaire du bolchevisme. Notre commémoration comprenait l’affichage sur le World Socialist Web Site d’une chronologie hebdomadaire détaillée de 1917 qui a retracé les principaux événements politiques, sociaux et culturels de cette année révolutionnaire, à la fois en Russie et à l’étranger. Tout en se concentrant sur les grandes controverses politiques et théoriques de 1917, il cherchait également à donner une idée de l’atmosphère sociale et intellectuelle où se déroulait le grand mouvement révolutionnaire du prolétariat russe. Le Comité international a également diffusé neuf conférences qui ont examiné et expliqué les questions critiques théoriques, programmatiques et de perspective qui se sont posées au Parti bolchevik dans les révolutions de février et d’octobre de 1917. Enfin, à l’automne de cette année, les partis politiques affiliés au Comité international en Amérique du Nord, en Europe, en Asie et dans la région Asie-Pacifique ont organisé des conférences publiques sur l’importance historique et les leçons de la Révolution d’octobre auxquelles a assisté un public nombreux de jeunes étudiants et de travailleurs.

Chaque aspect de la commémoration du centenaire du Comité international était enraciné dans une défense intransigeante d’une perspective marxiste révolutionnaire. Ces aspects incluent les conceptions essentielles suivantes :

1) La Révolution d’Octobre a marqué le début de l’époque de la révolution socialiste mondiale, une période historique de transition du capitalisme au socialisme, qui continue de définir la période historique actuelle. L’établissement du pouvoir ouvrier en 1917 et la formation ultérieure de l’Union soviétique en 1922 furent des réalisations colossales de la Révolution d’Octobre. Cependant, l’établissement et la défense du pouvoir soviétique, si important soit-il, n’était qu’un épisode de la révolution socialiste mondiale. La trahison fondamentale du stalinisme, et la source de tous ses crimes contre la classe ouvrière russe et internationale, était sa répudiation du programme de la révolution mondiale et sa perversion du bolchevisme en un projet national de construction de l’État. Le programme du « socialisme dans un seul pays » annoncé par Staline et Boukharine en 1924 était une reprise de l’orientation national-démocratique adoptée par Staline et Kamenev au lendemain de la révolution de février 1917, contre laquelle Lénine combattit implacablement après son retour en Russie en avril.

2) Les événements de 1917, qui aboutirent à la conquête du pouvoir politique par le prolétariat russe, confirmèrent la perspective de la Révolution permanente, élaborée par Léon Trotsky à la suite de la révolution de 1905. Comme Trotsky l’avait prévu, des tâches démocratiques de la révolution n’étaient possibles à réaliser que par le renversement de la bourgeoisie par le prolétariat et par l’initiation de politiques socialistes. La défense de la révolution socialiste, dans quelque pays que ce soit, dépend de son extension à travers le monde.

3) La victoire de la Révolution d’Octobre a démontré la nécessité d’un parti d’avant-garde marxiste. Sans la longue lutte menée par Lénine contre l’opportunisme politique et l’influence des révisions idéalistes du matérialisme philosophique, il n’y aurait pas eu le cadre hautement conscient des révolutionnaires marxistes nécessaires dans la classe ouvrière pour donner une direction politique et organisationnelle au mouvement spontané de masse qui éclata en Russie en 1917.

4) La nécessité d’avoir un parti marxiste révolutionnaire, confirmée positivement en 1917 par la direction fournie par les bolcheviks, a été confirmée en creux par les défaites subies par la classe ouvrière au cours des décennies suivantes. Le capitalisme a survécu au vingtième siècle non pas à cause de l’absence de situations et d’opportunités révolutionnaires, mais à cause des trahisons des dirigeants des partis et des organisations syndicales de la classe ouvrière contrôlés par ces bureaucrates.

5) La résolution de la crise de la direction de la classe ouvrière, comme insistait Trotsky dans le programme fondateur de la Quatrième Internationale, reste la grande tâche historique à laquelle est confronté le mouvement socialiste révolutionnaire.

Le Comité international de la Quatrième Internationale a le droit de regarder avec fierté le travail théorique et politique qu’il a mené en 2017. Sa capacité à mener à bien ce programme ambitieux d’éducation politique et théorique est d’autant plus remarquable étant donné le fait qu’il a également maintenu la publication quotidienne du World Socialist Web Site. Ces réalisations témoignent du renforcement considérable du Comité international de la Quatrième Internationale en tant que seul parti marxiste révolutionnaire du monde.

Mais être fier des réalisations passées n’est pas de l’autosatisfaction suffisante. Le Comité international voit dans tout le travail éducatif de l’année écoulée une préparation essentielle à la résurgence de la lutte de classe internationale, qui sera le trait politique le plus important de 2018.

(Article paru en anglais le 30 décembre 2017)