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La crise du Brexit déchire le Parti conservateur britannique

Par Chris Marsden
24 juillet 2017

Les discussions de cette semaine sur les termes de la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne (Brexit) se sont déroulées en grande partie dans l’absence d’un des principaux négociateurs.

Le ministre du Brexit David Davis s’est réuni pendant une heure avec le négociateur de l’UE Michel Barnier lundi, avant de retourner au Royaume-Uni, puis de revenir pour une brève discussion et une conférence de presse conjointe jeudi.

Lors de la conférence, Barnier a condamné Davis pour un « manque de clarté » de la position du Royaume-Uni sur des questions clés – surtout celle de « l’accord sur la divorce » et le statut futur des ressortissants de l’UE. La clarification est « indispensable », a déclaré Barnier, alors que Davis a parlé de discussions « robustes » et de compromis des deux côtés. Barnier a répondu que l’UE n’est pas disposée à faire des concessions.

Davis ne pouvait qu’essayer de gagner du temps, car il représente un gouvernement qui se trouve en plein milieu des luttes intestines acharnées sur le Brexit. En effet, Davis, le principal partisan du Brexit, est rentré au Royaume-Uni pour entendre que le Premier ministre Theresa May mettait en garde contre les briefings et les fuites utilisés contre les membres du gouvernement par leurs adversaires au sein du parti.

Depuis sa désastreuse erreur de calcul politique, où elle a annoncé les élections générales anticipées de juin, les vautours planent au-dessus de Theresa May, qui est presque certaine de se faire évincer par d’autres prétendants à son poste en automne. Le répit dont elle bénéficie est en grande partie lié aux inquiétudes qu’une action précipitée pourrait déclencher une nouvelle élection générale, au moment où le Parti travailliste peut l’emporter. Cependant, c’est le Brexit qui sous-tend la paralysie politique du gouvernement.

Les jours précédant la dernière séance de négociations ont vu des fuites contre le ministre des Finances Philip Hammond – selon lesquelles il avait décrit les travailleurs du secteur public comme « grassement payés » et fait des commentaires sexistes lors d’une réception. L’outrage feint a été motivé par le plaidoyer de Hammond pour un « Brexit doux », qui maintiendrait l’accès au marché unique et passerait par un processus de désengagement de deux ans.

Le ministre des affaires étrangères, Boris Johnson, qui a déclaré que l’UE peut « toujours courir » pour obtenir un accord, et Michael Gove, les principaux conservateurs pro-Brexit avec Davis, sont accusés d’être la source des fuites. Un conservateur de premier plan a déclaré : « Tout le monde sait que c’est eux qui sont à l’origine du briefing contre Philip et tout cela concerne le Brexit. Ils sont tellement obsédés par un Brexit dur (sans accord) qu’ils sont prêts à pousser l’économie par-dessus la falaise. En outre, ils n’aiment pas le fait que Philip souligne que nous méritons de perdre les prochaines élections si nous faisons cela. Ils sont dangereux et dérangés. »

Les Brexiteers (partisans du Brexit) ne cachent plus leur amertume, l’un d’eux a dit au Daily Telegraph, « Ce qui se passe réellement c’est que l’establishment, le ministère des finances, tente de tout foutre en l’air. Ils veulent contrecarrer le Brexit. »

Il n’y a pas d’honneur parmi les voleurs. L’ancien assistant de Michael Gove, Dominic Cummings, qui maintenant soutien Johnson, a déclaré que Davis était « bête comme un balai, mou comme une chiffe molle, et vaniteux comme Narcisse ».

La prévention d’une implosion est maintenant l’argument principal au sein du parti pour garder May à son poste. Comme l’a déclaré le même député, « C’est pourquoi nous devons y maintenir Theresa. Sinon, le tout tombera en morceaux. »

Alors que des informations au sujet d’une lettre de censure contre May circulent parmi les députés et que 30 d’entre eux ont déclaré soutenir Davis, trois membres de premier plan du comité influent des députés appelé « 1922 » ont déclaré qu’ils donneraient leur soutien à May pour des mesures disciplinaires.

Theresa May a ainsi lancé ses avertissements, alors que le ministre de la défense, Michael Fallon, a déclaré au groupe de réflexion Policy Exchange : « Je pense que nous, au cabinet ministériel, ferons bien de réfléchir à ces vertus militaires – loyauté, discipline, cohésion – afin de mieux nous permettre de concentrer notre feu sur un ennemi dangereux au seuil d’emménager à Downing Street (la résidence du Premier ministre), quelqu’un qui abaisserait nos défenses, éliminerait notre force de dissuasion nucléaire, affaiblirait notre réaction au terrorisme. »

En réalité, les menaces de May sont sans pouvoir, ce qui a fait dire à l’ancien vice-Premier ministre et europhile Michael Heseltine qu’« elle ne peut pas renvoyer les partisans pro-Brexit parce qu’elle n’a pas d’autorité. Vous avez donc un gouvernement affaibli. Tout le monde le sait […] Les Européens ont tout compris. C’est un gouvernement sans autorité. »

Hammond est en phase avec les préoccupations des sections les plus puissantes des grandes entreprises, qui reconnaissent la position affaiblie du Royaume-Uni contre ses rivaux impérialistes.

Selon les perspectives économiques britanniques publiées par PwC, le PIB devrait voir sa croissance chuter de 1,8 % l’année dernière à 1,5 % en 2017 et à 1,4 % en 2018. Les niveaux de salaires continuent de baisser, même si l’inflation continue de monter à près de 3 % avec les prix de l’immobilier en hausse encore plus rapide – menaçant ainsi de mettre fin à une période de croissance emmenée par les dépenses des consommateurs. Le cabinet d’audit Deloitte, l’Institut des directeurs d’entreprises, et la Confédération de l’industrie britannique (CBI) ont tous récemment mis en garde contre l’effet dommageable du Brexit ou de « l’incertitude » du Brexit. Une enquête CBI a suggéré que 42 pour cent des entreprises britanniques pensent que le Brexit a nuit à leurs plans d’investissement. Rain Newton-Smith, économiste en chef du groupe de pression des entreprises de la CBI, a déclaré : « C’est pourquoi la CBI a suggéré de rester au sein du marché unique et d’une union douanière jusqu’à l’obtention d’un accord final. »

Rapports après rapports se plaignent de délégations venues d’Allemagne, de France, de Suisse et d’Irlande qui cherchent à débaucher les entreprises de la City de Londres.

Hammond a même tendu la main au Parti travailliste. Un député partisan de Tony Blair, Chris Leslie, a déclaré que la recherche par Hammond d’une période de transition plus longue, pour le maintien des liens économiques étroits avec l’UE était une « nouvelle bienvenue » et « pourrait être en mesure d’obtenir beaucoup de soutien de tous les côtés de la Chambre ». En réponse Hammond a salué « toute possibilité de créer un consensus dans la Chambre et à travers le pays ».

De telles ouvertures indiquent un réalignement politique possible pour sauver la bourgeoisie de la crise à laquelle elle est en proie.

Dans le Financial Times, Gideon Rachman a suggéré que, à la fin, « des moments révélateurs dans les deux prochaines années » allaient « créer une demande claire pour un second vote » (sur le Brexit) parce que la « vision d’un Brexit sans douleur était une illusion. »

« L’incompétence et les luttes intestines du gouvernement actuel de Theresa May peuvent également être invoquées pour miner l’argumentaire en faveur du Brexit sur une base hebdomadaire », a-t-il ajouté.

Le Brexit a été avancé par la droite du Parti conservateur comme un moyen de libérer la City de Londres des contraintes imposées par ses rivaux en Allemagne et en France. Au lieu de cela, il a révélé le déclin économique et politique sous-jacent de l’impérialisme britannique.

Les membres des milieux dirigeants qui se sont opposés au Brexit, et ont vu la préservation de la place de la Grande-Bretagne dans le bloc commercial européen comme d’une importance vitale, veulent renverser le résultat désastreux du référendum de l’année dernière. Cependant, les tensions inter-impérialistes qui ont donné lieu au Brexit n’ont fait que s’aggraver.

Ce n’est pas seulement le fait que Berlin et Paris n’accepteront maintenant la rentrée de Londres dans le bercail qu’aux conditions les plus humiliantes. La poursuite accélérée de l’intégration économique, politique et militaire menée par Berlin pour renforcer la main de l’Europe contre les États-Unis risque de fermer la porte même à cette possibilité. En outre, l’Europe elle-même n’apparaît forte qu’en comparaison avec le Royaume-Uni. Elle est déchirée par les tensions politiques et sociales grandissantes qui exploseront en cas de ralentissement sérieux de l’économie mondiale.

Politiquement, le Parti conservateur paraît brisé. La politique pro-business « de Brexit doux » du Parti travailliste devrait être une alternative attrayante. Un gouvernement dirigé par Corbyn, cependant, reste un anathème pour ceux qui craignent que sa rhétorique anti-austérité ne déclenche une véritable opposition dans la classe ouvrière. C’est pourquoi le Parti travailliste est encore en proie à une guerre civile dont beaucoup dans les milieux dirigeants espèrent qu’elle produira un nouveau parti pro-UE, ou un gouvernement de coalition.

La turbulence politique et la dislocation économique ont considérablement sapé l’autorité des dirigeants britanniques, non seulement à Bruxelles, mais aussi aux yeux de millions de travailleurs à qui les deux ailes de la bourgeoisie – les pros et anti-européennes – n’ont que davantage d’austérité à proposer. Comme l’indiquent les réactions à l’incendie de Grenfell Tower, la situation devient de plus en plus politiquement et socialement explosive.

(Article paru en anglais le 22 juillet 2017)