Allemagne: Le SPD et les chrétiens-démocrates entament des discussions exploratoires sur un nouveau gouvernement

Par Peter Schwarz
15 décembre 2017

Les dirigeants de l'Union chrétienne-démocrate (CDU), de l'Union chrétienne sociale (CSU) et des sociaux-démocrates (SPD) se sont rencontrés mercredi soir pour la première série de négociations sur la formation d'un nouveau gouvernement. Bien que 80 jours se soient écoulés depuis les élections fédérales, les deux parties insistent sur le fait que les pourparlers soient «ouverts». L'enjeu est «d'explorer si les discussions exploratoires peuvent aller de l'avant», a déclaré la chancelière Angela Merkel.

Quand on considère que les trois partis font toujours partie du gouvernement et que certains des représentants se sont assis l'un en face de l'autre, chaque semaine, au cabinet ministériel au cours des quatre dernières années, cette approche tactique semble tout à fait absurde. Mais cela est dû au fait que les politiques de la grande coalition sont profondément impopulaires. Beaucoup de membres du SPD, ainsi que certains membres de la CSU et de la CDU, craignent que la poursuite de la grande coalition n’accélère le déclin de leurs partis. Les trois partis ont obtenu leurs plus mauvais résultats en 70 ans aux élections fédérales de septembre.

Pour cette raison, d'autres options sont débattues parallèlement à la poursuite d'une grande coalition (GroKo). Il s'agit notamment de la tolérance d'un gouvernement minoritaire et de la «coalition de coopération» récemment proposée (KoKo), selon laquelle un accord ne serait atteint que sur certains sujets, tandis que d'autres initiatives seraient négociées au parlement.

Les discussions sur GroKo, KoKo ou un gouvernement minoritaire visent avant tout à semer la confusion parmi le public. La plupart des experts et la chancelière elle-même sont d'accord sur le fait que toute autre variante, à part une coalition forte, sera trop instable pour imposer les tâches que le gouvernement devra affronter face à l'opposition généralisée anticipée. En outre, tous les partis sont d'accord sur la nécessité d'éviter de nouvelles élections, car ils ne veulent pas avoir une discussion ouverte sur les politiques de droite qu'ils préparent en coulisses.

Les pressions s’accroissent maintenant pour qu'un gouvernement soit installé le plus rapidement possible. Ceci est principalement dû à des considérations de politique étrangère.

La chancelière Angela Merkel, qui est également leader de la CDU, a demandé lundi que les pourparlers commencent rapidement avec le SPD en raison des défis internationaux pressants. «Le monde n'attendra pas que nous soyons en mesure d'agir», a-t-elle déclaré. Quant à la politique européenne, il y avait «un haut degré» de similitude avec le SPD. Un «gouvernement stable» fournit la meilleure base pour travailler avec la France et pour l'Europe, a-t-elle ajouté.

Les principaux porte-parole des grandes entreprises réclament également la formation rapide d'un gouvernement.

Constanze Stelzenmüller de la Brookings Institution a préconisé dans le Financial Times que l'Allemagne, «la présumée puissance hégémonique de l'Europe», assume un rôle de leader. «Donald Trump envisage une guerre avec la Corée du Nord, tandis que la Turquie, l'Iran, la Russie et la Chine explorent tous les vides de pouvoir laissés par l'Occident, y compris sur le continent européen. Rien d'étonnant à ce que d'autres pays européens cherchent avec impatience des signes indiquant que l'Allemagne a l'intention d’assumer ses responsabilités de nouveau». Elle a ajouté que, «Les problèmes de l'Europe et du monde n'attendront pas que Berlin réfléchisse aux avantages et aux inconvénients des coalitions.»

Le Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ) a commenté: «En raison de divers développements mondiaux, l'Allemagne a un besoin urgent de plus qu'un simple gouvernement intérimaire. Car en politique étrangère, il ne peut prendre aucun engagement fiable.» Cela vaut en particulier pour « le développement futur de l'UE après la sortie de la Grande-Bretagne ». De nombreuses décisions attendent d'être prises, a ajouté le journal.

Par là, le FAZ signifie l'expansion de l'Union européenne vers une alliance militaire prête au combat dominée par l'Allemagne et la France. Les Verts et le SPD en particulier poursuivent cet objectif, basé sur une coopération étroite avec le président français Emmanuel Macron. Il en va de même pour la chancelière Merkel et les sections de la CDU, qui sont toutefois moins disposées à répondre favorablement à certaines demandes de Macron en matière de politique financière que le SPD.

Le ministre des Affaires étrangères par intérim Sigmar Gabriel (SPD), l'un des principaux partisans d'une grande coalition, a développé cette ligne dans un discours prononcé le 5 décembre au Forum de la politique étrangère de la Fondation Körber. «L’élection d’un président agressivement pro-européen en France est vraiment un coup de chance aux dimensions historiques », a-t-il déclaré, et a préconisé explicitement une politique de grande puissance basée sur les intérêts de l'Allemagne et l'Europe, reposant sur l'utilisation de la force militaire et non restreinte par des valeurs morales.

Gabriel et d'autres politiciens qui font pression pour une grande coalition croient que la fenêtre d'opportunité pour réaliser cet objectif se referme rapidement. Les partis de droite qui rejettent résolument l'intégration de l'UE au nom de la politique nationaliste montent en puissance dans plusieurs pays européens.

Tandis que de tels partis sont au pouvoir depuis un certain temps en Pologne et en Hongrie, Andrej Babis, «le Trump tchèque», a été investi comme premier ministre à Prague la semaine dernière. En Autriche, il semble probable qu'une alliance entre le Parti populaire autrichien conservateur (ÖVP) et le Parti de la liberté (FPÖ), parti d'extrême droite, prenne le pouvoir la semaine prochaine, dans laquelle un membre du FPÖ exercerait les fonctions de ministre des Affaires étrangères.

La victoire d'une alliance de droite aux élections italiennes prévue le 4 mars prochain est également possible. En France, les républicains, le parti frère de la CDU / CSU, ont récemment élu Laurent Wauquiez comme nouveau leader. Il partage de nombreuses positions de droite avec le Front national fascisant, et il est possible qu'il puisse ultérieurement former une coalition gouvernementale avec ce dernier.

Parallèlement à la dérive de l'UE, les partisans d'une grande coalition sont également motivés par les événements au Moyen-Orient. Les intérêts européens y sont de plus en plus en conflit avec ceux des États-Unis, de la Russie et de la Chine.

Un commentaire dans le Süddeutsche Zeitung a averti mardi que la Russie et la Chine occupent l'espace laissé vacant par le retrait des États-Unis et poursuivent «leur propre programme géopolitique et économique». Ceci est «souvent incompatible avec les intérêts européens», a déclaré le journal.

Le commentaire a fait l'éloge du président Macron, qui a reconnu que les Européens doivent devenir actifs au Moyen-Orient. Mais une politique européenne plus indépendante au Moyen-Orient n'a «la perspective du succès que si nous sommes honnêtes quant à ses conditions préalables. Rien ne sera gagné par la seule aide économique au développement.»

Plus que dans toute autre région, la force dure est le facteur décisif, a conclu le Süddeutsche Zeitung. Poutine «l'a démontré de manière impressionnante avec l'intervention militaire en Syrie». Quiconque pense pouvoir «exercer son influence et se débrouiller sans appui militaire» sera «gravement déçu», peut-on lire ensuite.

La ligne que l'Allemagne et l'Europe doivent se réarmer pour mener avec force leur politique de grande puissance au Moyen-Orient et ailleurs est soutenue par tous les partis politiques au parlement, y compris le Parti de gauche. Dietmar Bartsch, chef de file parlementaire du Parti de gauche, a salué le discours militariste de Gabriel en déclarant: «Nous soutenons Sigmar Gabriel et espérons que cela deviendra rapidement une politique gouvernementale.»

Même si les pourparlers sur une grande coalition traînent, le gouvernement par intérim et le parlement créent déjà des faits accomplis.

Lundi, le ministre des Affaires étrangères Gabriel et ses homologues européens ont annoncé le lancement officiel du développement d'une union militaire européenne. Ils ont convenu aux 17 premiers projets dans le cadre de la «Coopération structurée permanente» (PESCO), qui permettra d'unifier les structures des forces armées des pays européens. L'armée allemande assumera la direction de quatre projets.

Mardi, le parlement allemand a massivement approuvé la prolongation de cinq interventions étrangères – en Afghanistan, en Irak, en Syrie, en Méditerranée et au Mali – pour trois mois. La CDU, la CSU, le SPD et les démocrates libres ont voté pour les cinq missions, tandis que les Verts et l'Alternative pour l'Allemagne de droite ont soutenu certaines d'entre elles. Le Parti de gauche a voté contre l’ensemble comme il le fait généralement lorsque le résultat ne dépend pas de ses voix.

Le Sozialistische Gleichheitspartei (SGP, Parti de l’égalité socialiste) est la seule force politique à contrer cette conspiration. Le SGP exige de nouvelles élections et lutte pour la mobilisation de la classe ouvrière sur la base d'un programme socialiste dirigé contre la guerre et le capitalisme.

(Article paru en anglais le 14 décembre 2017)