Le Premier ministre catalan se rend à la police belge

Par Alex Lantier
7 novembre 2017

De violents conflits ont éclaté ce week-end à l’intérieur de l’Union européenne (UE) au sujet de la suspension du gouvernement élu de Catalogne après le référendum du 1ᵉʳ octobre sur l’indépendance et la fuite du premier ministre catalan déchu, Carles Puigdemont, à Bruxelles. Alors que Madrid intensifie sa répression en Catalogne après que le général Fernando Alejandre a menacé la région d’une intervention militaire, une crise politique historique ébranle l’UE dans ses fondements.

Puigdemont s’est rendu dimanche aux autorités policières en Belgique, où il s’était enfui, alors que Madrid a suspendu son gouvernement, après que la capitale avait émis un mandat européen pour son arrestation et son extradition vers l’Espagne. « Nous sommes prêts à coopérer pleinement avec la justice belge à la suite du mandat d’arrêt européen émis par l’Espagne », a écrit Puigdemont sur Twitter.

Au milieu des critiques croissantes de Madrid dans les cercles officiels belges, les procureurs ont déclaré qu’ils examineraient le mandat, lequel les avocats de Puigdemont contesteront, ouvrant la perspective d’un long procès d’extradition. « Nous allons l’étudier et le confier à un juge d’instruction », a déclaré à l’AP le porte-parole du parquet, Eric Van Der Sijpt. « Ça pourrait être demain, après-demain ou même lundi […] Nous ne sommes pas pressés. »

Cela s’est produit comme les avocats de huit ministres catalans emprisonnés en Espagne ont porté plainte pour leur traitement par la police espagnole. Selon l’avocat Jaume Alonso-Cuevillas, les policiers ont déshabillé deux ministres, menotté les ministres avec les mains dans le dos et leur ont fait écouter en boucle l’hymne national espagnol en route vers la prison. Le ministre catalan de la Justice, déchu, Carles Mundó, aurait été blessé par les menottes. Les ministres ont été traités « comme s’ils étaient des trafiquants de drogue », a déclaré Alonso-Cuevillas à la télévision publique catalane samedi.

La marche de Madrid vers la dictature, processus qui bénéficie depuis un mois du soutien total de l’UE, est profondément réactionnaire et doit être combattue. Tous les prisonniers politiques en Espagne doivent être libérés, et la classe ouvrière à travers l’Europe doit être mobilisée politiquement dans la lutte contre le danger croissant de l’État militaro-policier. Dans cette lutte, les travailleurs doivent agir indépendamment des forces de l’élite dirigeante européenne travaillant avec les nationalistes catalans et contre celles-ci, qui parlent pour les factions de la bourgeoisie catalane, et sont hostiles à la classe ouvrière et aux droits démocratiques.

Derrière la réticence des procureurs belges à extrader rapidement Puigdemont, les cercles dirigeants sont préoccupés par le fait que la crise catalane a révélé l’ensemble du passage de l’UE au régime policier, ce qui pourrait provoquer une opposition populaire explosive. Une grève est appelée en Catalogne le 8 novembre et des manifestations sont également organisées au Pays basque et dans le sud de la France, notamment à Toulouse et à Perpignan.

Après une décennie d’austérité profonde et de répression policière à la demande de l’aristocratie financière, avec des millions de chômeurs en Espagne et à travers l’Europe, l’UE est profondément discréditée. Des vidéos de la répression policière brutale contre des électeurs pacifiques lors du référendum du 1ᵉʳ octobre ont choqué des millions de personnes à travers le monde. Cependant, les principales puissances de l’UE ont soutenu le Premier ministre espagnol Rajoy ; Berlin, Londres et Paris ont publié des déclarations soulignant qu’ils considéraient que Rajoy était leur seul partenaire en Espagne.

Depuis le 1ᵉʳ octobre, les grandes puissances européennes ont donné leur feu vert aux forces les plus agressives de la classe dirigeante espagnole. Alejandre, qui a catalogué la Catalogne comme une cible possible de l’action militaire et a salué les soldats espagnols « de toutes les époques », y compris l’invasion fasciste du Généralissime Francisco Franco en 1939 en Catalogne dans la guerre civile espagnole, a fait savoir que Madrid réagissait en légitimant son héritage fasciste afin de préparer la répression de masse. Il a également déclaré que les alliés de l’OTAN de l’Espagne font tous des plans similaires.

La semaine dernière, les responsables du Parti socialiste catalan (PSC) ont averti que les banlieues populaires de Barcelone étaient une « poudrière », mais certains responsables européens craignent qu’un conflit militaire immédiat avec la Catalogne puisse avoir des conséquences dangereuses, provoquant une opposition incontrôlable en Europe. Ils se demandent si, maintenant que les troupes espagnoles et la Guardia Civil s’emparent des infrastructures et des bâtiments d’État à travers la Catalogne, un accord avec les nationalistes catalans pourrait être possible.

Le ministre belge de l’Intérieur, Jan Jambon, dont la Nouvelle Alliance flamande (NVA) séparatiste a envoyé des observateurs au référendum catalan du 1ᵉʳ octobre, a critiqué la politique de Madrid sur la station de télévision VTM. Il a dit, « maintenant le gouvernement espagnol va agir à la place d’un gouvernement démocratiquement élu, des membres d’un gouvernement qui sont emprisonnés […] Qu’ont-ils fait de mal ? Ils ont seulement essayé de donner suite au mandat qu’ils ont reçu de leurs électeurs. Donc je me pose des questions. »

Cependant, les critiques de Madrid se sont étendues au-delà des séparatistes flamands. Elio di Rupo du Parti socialiste francophone de l’opposition belge a déclaré : « Je m’oppose à la politique de Puigdemont, mais je serais choqué si la justice belge venait à l’emprisonner. Ayons un minimum de dignité. Soyons opposés à la sécession mais restons démocratiques. Puigdemont a abusé de sa position, mais Rajoy s’est comporté comme un franquiste autoritaire. Trouvons le chemin vers une Espagne plus fédérale. »

La candidate présidentielle du Parti socialiste français (PS) en 2007, Ségolène Royal, a également posé des questions sur la radio RTL. « Chacun peut observer l’étrangeté qu’il y a à voir au cœur de l’Europe des personnalités politiques incarcérées pour avoir mené un combat idéologique », a-t-elle déclaré. Royal a ajouté que cela représente « un dysfonctionnement de l’Europe. Les institutions européennes devraient servir de pôle de médiation. »

Ces commentaires étaient une réponse aux appels de Puigdemont pour le soutien la semaine dernière à l’UE. Dans une interview à la radio RTBF belge vendredi soir, il a réitéré ces appels et précisé qu’ils visent à empêcher l’éclatement d’une confrontation entre les travailleurs et le gouvernement Rajoy. Proposant de briguer depuis Bruxelles, les élections de décembre 21 en Catalogne organisées sous la botte de Madrid, Puigdemont a qualifié les événements de Catalogne de « crise européenne ».

Interrogé sur le danger d’une nouvelle « éruption » en Catalogne, il a répondu : « Justement, je suis là pour empêcher une nouvelle vague de violence ». Il a averti que cette éruption « dépend du choix de l’État espagnol. J’ai toujours appelé au dialogue, à la non-violence ». Puigdemont a également proposé de rencontrer Rajoy à Bruxelles, ajoutant : « J’ai toujours été enclin à avoir un tel dialogue. »

Les travailleurs doivent être prévenus : ce que Puigdemont et ses alliés dans l’élite dirigeante belge et française proposent n’est pas une politique démocratique qui viendrait après la répression de Madrid en Catalogne. Ils ne sont pas opposés au virage de Madrid vers l’État policier ou la légitimation du fascisme. Royal a aidé à superviser l’état d’urgence en France imposé par le gouvernement du PS, qui a invité le leader néo-fasciste du Front national (FN), Marine Le Pen, au palais présidentiel de l’Élysée pour des pourparlers.

Quant à la NVA, ses liens avec les néo-nazis flamands et les sympathies de Jambon pour la collaboration belge avec l’occupation nazie pendant la Seconde Guerre mondiale sont bien connus.

Au contraire, Puigdemont et ses alliés de l’UE se rapprochent de Madrid contre les travailleurs, en acceptant les élections du 21 décembre convoquées par Madrid après la suspension du gouvernement catalan et en demandant à Rajoy de négocier alors que Madrid cherche à imposer une dictature. Un accord Rajoy-Puigdemont négocié par l’UE ne pourrait se faire qu’au détriment des travailleurs, sur la base de mesures répressives intensifiées et de la poursuite de l’austérité de l’UE.

De larges sections de la classe capitaliste catalane craignent principalement la classe ouvrière et soutiendraient avec enthousiasme un tel accord antidémocratique. Ceci a été souligné par la décision de la fédération patronale Foment del Traball de présenter aujourd’hui une action en justice pour bloquer la grève le 8 novembre. Il a affirmé que les motifs de la grève n’avaient « rien à voir avec le travail » et que les organisateurs de la grève « veulent cacher les motivations politiques » de l’action, c’est-à-dire exprimer leur opposition à Madrid.

La seule perspective pour défendre les droits démocratiques et empêcher un nouveau virage vers des formes de régime policier en Espagne et dans toute l’Europe est la mobilisation indépendante de la classe ouvrière à travers le continent. Les travailleurs ne peuvent défendre leurs intérêts dans le cadre politique misérable créé par la suspension du gouvernement régional catalan par Madrid et son tournant vers la dictature, soutenu par l’UE. Au contraire, la classe ouvrière doit prendre la défense de ses droits sociaux et démocratiques comme une lutte pour le socialisme, basée sur une perspective révolutionnaire et internationaliste.

On ne peut pas s’opposer au tournant vers des formes de gouvernement militaires-policières sur la base de la perspective en faillite des différents partis nationalistes catalans, qui visent à établir un État capitaliste indépendant en Catalogne allié à l’UE. Cette orientation, qui divise la classe ouvrière et bloque l’unification des luttes ouvrières contre l’austérité et le régime policier, est réactionnaire. Elle vise à laisser la bourgeoisie catalane au pouvoir, alors même qu’elle se tourne de plus en plus directement contre les travailleurs.

C’est cela en particulier le rôle des Candidatures d’unité populaire (CUP) catalanes petites bourgeoises, qui élaborent leur stratégie pour les élections du 21 décembre en s’appuyant sur des appels à Puigdemont. « Nous voulons savoir où va le gouvernement catalan. Et nous voulons de la détermination. Que ce soit ici ou à Bruxelles », a déclaré la vice-présidente de la CUP et professeure à l’Université Pompeu Fabra, Mireia Boya.

De tels appels ne font que souligner l’impuissance des CUP, qui exigent une « détermination » de Puigdemont alors même qu’il cherche à entamer des pourparlers avec Rajoy pour museler l’opposition de la classe ouvrière à Madrid.

(Article paru en anglais le 6 novembre 2017)