Le premier ministre catalan déclare l'indépendance de l'Espagne mais la suspend

Par Alexandre Lantier
11 octobre 2017

Mardi soir, au parlement catalan à Barcelone, le premier ministre régional Carles Puigdemont a annoncé que la Catalogne se séparerait de l'Espagne après le référendum d'indépendance du 1er octobre. Mais il a aussitôt remis une déclaration formelle d'indépendance et demandé le dialogue avec Madrid. Le gouvernement du premier ministre Mariano Rajoy (Parti populaire, PP)., qui a déclaré que le référendum est illégal et une trahison, refuse tout dialogue avec Puigdemont.

Après cette annonce contradictoire, qui interviendrait selon Puigdemont après des communications avec des dirigeants politiques de toute l'Europe, la situation européenne est extrêmement instable et explosive. L'Espagne est au bord de l'état de siège et de la guerre civile.

Puigdemont a pris la parole sur fond d'une intervention militaro-policière espagnole en Catalogne et la menace imminente d'une répression même plus brutale que celle menée le 1er octobre. Ce jour-là, 16.000 Guardia Civil avaient attaqué des électeurs pacifques et les lieux de vote dans une tentative infructueuse de stopper le référendum ; les vidéos de gendarmes qui frappaient des fonctionnaires et des électeurs, y compris des femmes âgées, ont choqué des millions de personnes autour du monde. Depuis, Madrid a renforcé considérablement son dispositif en Catalogne.

L'Union européenne et les chefs d'Etat européens s'alignent tous sur Rajoy. Hier, Macron a dénoncé « l'égoïsme économique » des indépendantistes catalans, et le porte parole de la chancelière allemande, Angela Merkel, a dit lundi qu'elle avait contacté Rajoy pour lui témoigner son soutien.

Des unités logistiques de l'armée et 6.000 policiers espagnols sont allés en Catalogne depuis le 1er octobre, pour contrôler les ports et l'aéroport El Prat de Barcelone. Alors que le ministère de l'Intérieur se prépare à arrêter Puigdemont, des unités d'élite, dont le Groupe spécial d'opérations (GEO) de la police et le Groupe d'action rapide (GAR) et l'Unité spéciale d'intervention (UEI) de la Guardia Civil, se préparent à intervenir.

Lundi, un porte-parole du PP a déclaré que Puigdemont pourrait finir comme Lluís Companys, qui a été emprisonné en 1934 pour avoir proclamé un Etat catalan en Espagne. En 1940, la Gestapo l'a arrêté à Paris et l'a livré au régime fasciste espagnol de Francisco Franco, qui l'a fusillé.

Mardi, la police régionale catalane, les Mossos d'Esquadra, ont bouclé les alentours du Parlement avant le discours de Puigdemont. Selon El Confidencial, ils protègent 24h/24 les ministres régionaux catalans, qui se déplacent en voiture banalisée afin d'empêcher la police espagnole de lancer un coup de force pour les arrêter.

Puigdemont a pris la parole à 19h pour déclarer que les relations entre la Catalogne et le reste de l'Espagne s'étaient définitivement effondrées. Il a remercié ceux qui avaient organisé ou voté dans le référendum d'indépendance, souligné l'assaut de la Guardia Civil qui a fait plus de 800 blessés, et déclaré que la question catalane n'était plus espagnole mais européenne. Il a ajouté que le régime politique ressorti de la Transition du régime franquiste au parlementarisme en 1978 avait failli.

Rappelant le rôle de la Catalogne en tant que « moteur économique » de l'Espagne, et ajoutant qu'elle avait consolidé la démocratie espagnole, il a déclaré que les Catalans ne croient plus en la Constitution de 1978. Il a narré les différentes tentatives de la Catalogne depuis 2006 de ré-écrire son statut d'autonomie, que les tribunaux espagnols ont invalidées, pour conclure que la Catalogne faisait à présent marche-arrière vis-à-vis 1978.

Il a dit que le référendum du 1er octobre – auquel 89 pour cent se sont déclarés pour l'indépendance, sur une participation de 42 pour cent des électeurs – était un vote contraignant, et qu'il devait déclarer une république catalane indépendante. Toutefois, il a ajouté qu'il suspendrait la déclaration pendant « plusieurs semaines » face aux appels internationaux à accepter un dialogue avec Madrid.

Madrid a réagi hier par la voix de la vice-présidente, Soraya Sáenz de Santamaria, qui a repoussé toute proposition de dialogue. Elle a souligné à nouveau la position du PP que le référendum, comme la loi catalane sur laquelle il s'appuyait, est illégal et qu'aucune négociation n'est possible.

« Ni M. Puigdemont ni quiconque peux tirer des conclusions d'une loi qui n'existe pas, d'un référendum qui ne s'est pas déroulé, et de la volonté d'un peuple catalan qu'il essaie encore une fois de s'approprier », a-t-elle dit. Refusant toute médiation, elle a annoncé que « Demain, le chef du gouvernement convoquera le conseil des ministres afin de discuter de nos prochaines actions. »

Rajoy doit s'exprimer aujourd'hui sur la question catalane à 16h.

La seule force qui puisse résoudre cette crise de manière progressiste est la classe ouvrière. La politique brutale de violence et de répression menée par la bourgeoisie espagnole, afin de maintenir la Catalogne en Espagne par la force, est réactionnaire. Les travailleurs de toute la péninsule ibérique, catalans et espagnols, et à travers l'Europe et à l'international, devront s'y opposer. Il faut avancer la revendication du retrait de toute les forces de police et armées de Catalogne.

Avec le soutien du Parti socialiste espagnol (PSOE), le régime de droite de Rajoy stimule une hystérie médiatique nationaliste et encourage des forces franquistes pour prépararer la répression non seulement des masses catalanes, mais du reste de l'Espagne. C'est leur solution à une profonde crise du capitalisme espagnol et européen.

Mais la bourgeoisie catalane et ses alliés petit-bourgeois n'offrent aucune alternative démocratique ou progressiste. Ils veulent établir un Etat capitaliste afin d'établir des relations plus lucratives avec les autres puissances impérialistes en imposant même plus d'austérité pour mieux exploiter les travailleurs en Catalogne sous couvert de nationalisme catalan.

Seule une mobilisation indépendante des travailleurs en Espagne et à travers l'Europe, en lutte contre le capitalisme et le danger de dictature, sur une perspective socialiste et internationaliste, permet d'aller de l'avant.

Les problèmes fondamentaux des masses catalanes et espagnoles proviennent d'une oppression non pas nationale, mais de classe. La majorité des Catalans n'a pas participé au référendum du 1er octobre, y compris de larges portions de la classe ouvrière qui sont hostiles à l'indépendance.

Ceci n'est pas une crise de la seule constitution de 1978, mais du capitalisme européen et mondial. Les conflits fiscaux et sur l'autonomie entre les élites dirigeantes de Madrid et de Barcelone se sont développés sur une décennie pendant laquelle l'UE a réagi à la crise économiques en accordant des milliers de milliards d'euros aux banques et en imposant une austérité dévastatrice aux travailleurs européens. La formation d'une ŕepublique capitaliste catalane, dirigé par des politiques favorables à l'austérité et aux guerres impérialistes, ne peut résoudre cette crise internationale.

Tout porte à croire que Madrid, avec Washington et les grandes puissances européennes, prépare sa stratégie politique pour justifier une répression accrue. Les médias espagnols discutent de l'application des articles 155 ou 116 de la constitution espagnole, afin de suspendre soit l'autonomie catalane, soit les droits démocratiques. Ceci préparerait le chemin à une extension rapide d'un régime militaire non seulement en Catalogne, mais dans toute l'Espagne.

Un élément majeur de cette répression serait la fermeture d'Internet et des réseaux sociaux afin d'imposer la censure et limiter les manifestations d'opposition. Hier, Madrid a suspendu les comptes Twitter de deux organisations nationalistes catalanes, l'Assemblée nationale catalane et Omnium.

Madrid prépare une confrontation avec les nationalistes catalans et leurs soutiens, qui ont critiqué Puigdemont pour n'avoir pas immédiatement déclaré l'indépendance de la Catalogne. Il a repoussé son discours d'une heure pour négocier avec la Candidature d'unité populaire (CUP) petite-bourgeoise, qui a voté les budgets d'austérité de Parlement au parlement catalan. Mais la CUP a toutefois boycotté son discours.

La député CUP Anna Gabriel a critiqué Puigdemont : « Nous croyons qu'aujourd'hui était l'occasion de proclamer solonellement la République catalane et que nous avons peut-être raté une occasion. » Elle a lancé une promesse creuse de continuer avec le séparatisme catalan jusqu'à ce que cela produise « une libération de classe et de genre. ... Nous sommes venus déclarer une République. »

Le parti Podemos joue à nouveau le rôle central pour bloquer une mobilisation indépendante de la classe ouvrière contre le danger de répression et de dictature militaire, en adoptant une politique impuissante de lancer des appels moraux à Rajoy et au PP de négocier avec Barcelone.

Le secrétaire général du parti, Pablo Iglesias, a applaudi la décision de Puigdemont de suspendre l'indépendance. Il a demandé à Rajoy de négocier en reconnaissant que « L'Espagne est plurinationale, et le peuple catalan mérite d'être écouté. »