La logique de l’agression impérialiste

Les menaces américaines contre la Corée du nord vont-elles déclencher une catastrophe mondiale?

Par Bill van Auken
8 septembre 2017

Les menaces incendiaires et irresponsables continuelles lancées contre la Corée du Nord par Donald Trump et ses principaux conseillers suscitent la crainte dans le monde entier qu’on est en train de conduire la planète au bord de la guerre nucléaire et vers une perte catastrophique en vies humaines.

La promesse du président américain de déclencher « un feu et une fureur tels que le monde n'en a jamais vus » a été suivi par l’avertissement du général HR McMaster, son conseiller en matière de Sécurité nationale, que Washington était prêt à mener une «guerre préventive» - doctrine interdite par les procès de Nuremberg contre les crimes de guerre nazis - pour empêcher la Corée du Nord «de menacer les États-Unis d'une arme nucléaire». Le secrétaire à la Défense de Trump, le général James «Mad Dog» Mattis, a déclaré dimanche que le Pentagone avait «de nombreuses options» pour obtenir « l'anéantissement total d’un pays, à savoir la Corée du Nord », et que Trump était « informé de chacune d'elles ».

Lundi, l'ambassadrice des États-Unis aux Nations-Unies, Nikki Haley, a déclaré au Conseil de sécurité que le dirigeant nord-coréen Kim Jong Un « implorait pour avoir une guerre ». Cela fut assorti d’une réprimande par Trump du gouvernement sud-coréen pour avoir tenté « d'apaiser » Pyongyang et de déclarations répétées que le processus de discussions était terminé.

A chaque fois qu’on fait monter d’un cran les menaces de déclencher une conflagration nucléaire, la question se pose avec plus de force : est-ce que Washington va entrer en guerre pour honorer sa rhétorique belliciste? Les menaces – et la détermination à prouver qu'elles ne sont pas simplement du bluff – sont-elles devenues la force motrice d’une marche à la guerre nucléaire potentielle ?

C'est un article de foi du gouvernement Trump, du haut commandement militaire et de puissantes sections de l'appareil d'État et de l'oligarchie dominante aux États-Unis que, sous le mandat d’Obama, l'impérialisme américain a subi une «perte de crédibilité» sur l'arène mondiale – illustré par l'échec d'Obama à respecter sa « ligne rouge » pour une guerre contre la Syrie. Pour inverser cette «perte», Washington pourrait bien choisir une option militaire manifestement démente sur la péninsule coréenne.

Le fait qu’au sein des milieux officiels américains on perçoive cela comme un danger réel et présent s’est exprimé de façon à ne laisser aucun doute dans la chute des cotations en bourse à la reprise de Wall Street mardi et dans la plus forte hausse du prix de l'or depuis près d'un an.

La menace de guerre n'est pas seulement le fait des Tweets belliqueux du démagogue milliardaire fasciste de la Maison Blanche. Il n'y a pas d'opposition publique organisée à une marche vers la guerre. Quel dirigeant en vue du Parti démocrate s'est dressé contre ? Où sont les audiences publiques convoquées pour examiner les conséquences d'une guerre totale sur la péninsule coréenne?

Les médias du grand patronat, instruments complaisant de la propagande de guerre, traitent le conflit comme s'il n'avait pas de contexte historique ou géopolitique plus large ni aucun rapport avec ce qui a précédé le dernier lancement de missile nord-coréen ou essai de bombe.

On ne se douterait guère qu'il y a des personnes vivant aujourd'hui encore en Corée du Nord qui se souviennent de la guerre des États-Unis il y a 65 ans, où quelque 3 millions de Coréens ont perdu la vie, la plupart au nord ; où toutes les villes du pays furent rayées de la carte par leurs bombes. Pour ces gens, l'invocation du « feu et de la fureur» n'est pas un simple excès de rhétorique. Depuis, les États-Unis ont maintenu une présence militaire massive sur les frontières de la Corée du Nord, tout en la menaçant régulièrement de bombardiers armés de bombes nucléaires, de sous-marins et de navires de guerre.

Comme dans toutes les guerres d'agression américaines du dernier quart de siècle, l’actuelle confrontation militaire avec la Corée du Nord s’accompagne de l'accusation que le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un est « fou » – comme Noriega, Milosevic, Saddam Hussein et Kadhafi avant lui. Dans les guerres précédentes en Irak, Afghanistan, Libye et ailleurs, un prétexte a été inventé, soit celui d'une horrible menace posée aux États-Unis par des «armes de destruction massive» ou le terrorisme, soit un désastre imminent pour «les droits de l'homme» qui ne pouvait être réglé que par la puissance de feu des États-Unis. Le problème nucléaire en Corée du Nord n'est pas différent.

On n’a jamais expliqué pourquoi la possession d'armes nucléaires par la Corée du Nord constituait une menace mortelle pour les États-Unis, alors que d'autres pays, dont Israël, le Pakistan et l'Inde, ont été autorisés à obtenir de telles armes, pour certains avec l'aide américaine. La menace d'un conflit nucléaire entre l'Inde et le Pakistan, deux alliés américains ostensibles, est sans doute plus grande que toute menace sur la péninsule coréenne.

L'escalade de cette crise de guerre porte le label « made in USA ». Les précédentes guerres d'agression menées par Washington ont une incidence directe sur le comportement de la direction nord-coréenne. Il n'y a rien de «fou» quant à sa détermination à maintenir et à développer sa capacité nucléaire après avoir vu le sort subi par Hussein en Irak et Kadhafi en Libye, qui ont renoncé à leurs programmes d'armement pour apaiser Washington et ont eu, en retour, l’invasion de leurs pays et leur destruction avant d’être eux-mêmes assassinés. Tout en n’étant pas « folle » la direction nord-coréenne mésestime toutefois la folie de l’impérialisme américain, prêt à passer outre les restrictions antérieures à la guerre nucléaire pour faire avancer ses objectifs.

Ces objectifs ne visent pas les politiques poursuivies par le gouvernement du pays appauvri et isolé qu’est la Corée du Nord, mais bien ses deux voisins : la Chine et la Russie, toutes deux des puissances nucléaires vues par Washington comme les principaux obstacles à sa volonté d’hégémonie sur la masse continentale eurasienne et la planète tout entière. Alors même qu'il menace de guerre la Corée du Nord, Washington organise des provocations «liberté de navigation» contre la Chine en mer de Chine méridionale et accroit contre la Russie une présence militaire provocatrice dans les pays baltes.

Une nouvelle guerre sur la péninsule coréenne a toutes les chances d’y entraîner la Chine, comme il y a 65 ans, et la Russie, posant la menace d'une troisième guerre mondiale nucléaire.

Même le « meilleur scénario » d'une guerre conventionnelle contre la Corée du Nord impliquerait la mort de dizaines, sinon de centaines de milliers de personnes, tandis qu'un échange nucléaire peut se solder par le massacre de dizaines et même de centaines de millions de personnes et l'extermination potentielle de la vie sur terre.

Loin de restaurer la «crédibilité» impérialiste des États-Unis, une soi-disant «guerre préventive» contre la Corée du Nord transformera les États-Unis en Etat paria dans le monde, détesté pour des crimes sans précédent depuis ceux de l'Allemagne hitlérienne. Les dirigeants politiques américains impliqués dans ces crimes seraient incapables de quitter les États-Unis de peur de faire face à des mandats d'arrêt à l'étranger.

Les retombées politiques, économiques et même morales d'une telle guerre déclencheraient une crise interne de dimensions sans précédent, mettant en cause l'existence même des États-Unis.

Le danger actuel de guerre est, en dernière analyse, le résultat de l'échec de l'ensemble du système politique des États-Unis. L'état maladif de la culture politique américaine peut bien trouver sa personnification dans la figure répugnante de Donald Trump, mais il est profondément enraciné dans la crise du capitalisme américain et mondial et imprègne les deux partis politiques, les médias et toutes les institutions de l'État capitaliste et de l’élite dirigeante.

Pendant le quart de siècle qui a suivi la dissolution de l'Union soviétique, l'impérialisme américain a cherché à contrer son déclin mondial au moyen de guerres d'agression sans fin, et sans succès, qui ont tué, mutilé et déplacé des millions de personnes.

La guerre à l'étranger est allée de pair avec des inégalités sociales toujours croissantes et des attaques implacables contre le niveau de vie et les droits fondamentaux de la classe ouvrière à l’intérieur. La politique étrangère irresponsable et criminelle qui mène à une guerre catastrophique en Asie est le pendant de l'incapacité et de la réticence de la classe dirigeante américaine à réagir et à se préparer aux catastrophes comme celle de l'ouragan Harvey, alors que de vastes richesses sociales sont détournées pour enrichir une mince couche d'oligarques financiers.

La même crise du capitalisme qui crée la marche vers la guerre nucléaire crée les bases objectives des luttes révolutionnaires de la classe ouvrière. Cependant, il faut surmonter l'écart entre l'état avancé de la marche vers la guerre mondiale et la conscience de cette menace parmi de larges couches de travailleurs. Seule une intervention politiquement consciente et indépendante de la classe ouvrière, qui lutte pour le socialisme aux États-Unis et au plan international, peut empêcher une catastrophe mondiale.

(Article paru en anglais le 6 septembre 2017)