Les forces spéciales américaines impliquées dans l’imposition de la loi martiale aux Philippines

Par Joseph Santolan
14 juin 2017

L’ambassade des États-Unis à Manille et la direction de l’armée philippine ont révélé vendredi que des forces spéciales américaines ont été impliquées dans la bataille pour Marawi dans le sud des Philippines depuis son début le 23 mai, coordonnant les activités des Forces armées des Philippines (AFP), et à l’insu du président philippin Rodrigo Duterte. Le conflit à Marawi, qui a maintenant tué près de 200 personnes, a fourni aux militaires le prétexte pour déclarer la loi martiale sur l’île de Mindanao et sa population de plus de 22 millions d’habitants.

La bataille a éclaté alors que Duterte arrivait à Moscou pour rencontrer le président russe, Vladimir Poutine. L’armée a lancé un raid contre ce qu’elle prétendait être le siège de l’État islamique (ÉI) aux Philippines. Le secrétaire à la Défense, Delfin Lorenzana, a exploité les combats pour justifier la déclaration de la loi martiale, obligeant Duterte à annuler sa visite et à revenir immédiatement aux Philippines.

C’était le chef militaire, et non pas le président, qui a imposé la loi martiale à Mindanao. Duterte n’utilise pas les forces armées pour imposer sa dictature sur le pays, mais les militaires interviennent pour usurper les rouages du gouvernement civil. Duterte est graduellement réduit à une figure de proue.

Washington utilise les machinations de l’AFP pour discipliner le président philippin et réorienter les liens géopolitiques de Manille loin de Pékin et de Moscou et remettre le pays fermement dans le camp de l’impérialisme américain. Les révélations selon lesquelles les forces américaines ont été impliquées dans le conflit depuis le début, sans la connaissance de Duterte, fournissent des preuves solides à ce sujet.

Vendredi, un journaliste de l’Associated Press (AP) a photographié un avion de surveillance P3 Orion américain volant sur Marawi, déclarant qu’il « a survolé les hélicoptères philippins armés de missiles qui ont frappé des positions des militantes, provoquant des panaches de fumée qui s’écoulent vers le ciel ».

Lorsqu’on leur a posé la question samedi sur l’implication des États-Unis dans les combats, Molly Kascina, porte-parole de l’ambassade américaine, a déclaré que les forces opérationnelles spéciales des États-Unis assistaient l’AFP à Marawi. Ils ont fourni une assistance technique et de la formation, a-t-elle affirmé.

Duterte s’est, depuis son entrée en fonction à la mi-2016, posé en adversaire de Washington, dans une tentative de réorienter les liens philippins vers la Chine. S’exprimant à la presse dimanche, il a déclaré qu’il n’avait ni demandé ni été informé de la participation des États-Unis. Sa conférence de presse a révélé que lorsque l’ambassade des États-Unis a parlé du « gouvernement des Philippines », elle se référait non pas au gouvernement civil, mais aux chefs militaires.

Avec le secrétaire à la Défense Lorenzana, chef de l’administration de la loi martiale sur Mindanao, debout directement derrière lui tout au long de sa conférence de presse de 30 minutes, Duterte a déclaré : « Je ne suis pas au courant de [l’implication des États-Unis], mais lorsque j’ai déclaré la loi martiale, j’ai donné les pouvoirs au département de la défense ». Il n’a même pas prétendu être responsable de la souveraineté philippine, conférant la responsabilité de l’activité militaire étrangère dans le pays entièrement aux chefs de l’AFP.

Duterte a noté : « Nos soldats sont très pro-américains, ce que je ne peux pas nier », ajoutant : « Presque tous nos officiers se rendent aux États-Unis pour étudier les affaires militaires. Ils ont un rapport [avec ce pays] et je ne peux pas nier cela ». Il a tenté de présenter son acquiescement à l’armée dictant les relations étrangères du pays comme s’il s’agissait d’une question de personnalité. « Je n’ai aucun problème avec l’Amérique, mon combat est seulement contre ce fils de pute d’Obama […] Maintenant avec Trump, mon ami, il dit que j’ai raison. »

Lorenzana a ensuite tenu une conférence de presse dans laquelle il a déclaré que les conseillers militaires américains avaient coordonné l’activité de l’AFP à Marawi non seulement pendant les deux semaines et demie de conflit, mais même avant le raid initial du 23 mai. En d’autres termes, les forces américaines ont travaillé avec l’armée des Philippins pour préparer et exécuter le raid qui a permis à Lorenzana de déclarer la loi martiale sans que rien ne soit divulgué au président.

Les porte-parole présidentiels et militaires ont affirmé que les forces spéciales des États-Unis fournissaient des armes, de la formation et de l’assistance technique, mais qu’ils n’avaient pas de « bottes sur le terrain ». Ces déclarations sont manifestement fausses.

Les principaux journalistes philippins ont publié des photographies sur des forces de combat américaines fortement armées, déchargeant des fournitures à Marawi au cours des deux derniers jours. Plus important encore, l’équipage du P3 Orion est directement responsable de la surveillance et de la coordination du bombardement aérien de la ville. Les attaques aériennes menées sur la population civile piégée du Malawi sont dirigées par les forces américaines. Washington n’est pas seulement impliqué « sur le terrain », ils dirigent littéralement les coups de feu.

À partir du dimanche, les chiffres officiels du gouvernement philippin ont rapporté que 58 soldats, plus d’une centaine de « combattants rebelles » et 20 civils avaient été tués. Ces chiffres sont très suspects, car le gouvernement n’a donné aucun critère pour distinguer les victimes civiles et les combattants. Étant donné que la ville continue d’être bombardée sans discrimination, il est peu probable que tous les décès soient signalés.

Marawi, une ville historique et magnifique sur les rives nord du lac Lanao, a été réduite en ruines, alors que près de 200 000 personnes ont fui leurs maisons. Sans abris ou provisions, ils sont devenus des réfugiés intérieurs, dans Mindanao, et dans la région de Visayas.

Des milliers restèrent prisonniers de Marawi. Ils accrochent des vêtements à leurs fenêtres, dans l’espoir que les bombardements aériens, dirigés par l’armée américaine, verront les drapeaux improvisés et épargnent leurs vies.

Les forces qui occupent des quartiers de Marawi, que Washington et l’armée des Philippines ont attribué à l’ÉI, sont l’armée privée d’une famille influente de l’élite nommée Maute. Comme tous leurs oligarques rivaux dans le pays, les Maute ont construit une équipe considérable de mercenaires, en grande partie recrutés chez les jeunes adolescents ayant abandonné l’école et sans emploi, beaucoup d’entre eux n’ont que 13 ans.

Les élections philippines sont des affaires sanglantes, en particulier dans la Région autonome de Mindanao musulmane (ARMM), où Marawi est situé. Les élections de 2009 ont vu le massacre de Maguindanao dans la même région, où l’armée privée d’un candidat gouverneur a massacré 58 personnes, dont 34 journalistes.

Reconnaissant dans l’ÉI une marque qui leur donnerait une réputation redoutable avant les élections de 2016, le groupe Maute a commencé à afficher le drapeau de l’ÉI, et a même enlevé plusieurs ouvriers d’usine en les habillant en combinés d’orange, et les décapitant, à l’imitation des activités de l’ÉI au Moyen-Orient.

Omar Ali, le maire en exercice de Marawi, à qui le groupe Maute était allié, a perdu une élection très disputée en juin 2016 et a déposé un recours. Dans la ville voisine de Butig, Dimnatang Pansar, un rival du groupe Maute a été élu maire. En décembre, l’armée privée du groupe Maute, en train d’afficher leurs drapeaux de l’ÉI, a fait une incursion dans la ville de Butig. Duterte et les militaires n’ont rien fait.

Que les actions du prétendu groupe de l’ÉI aux Philippines sont enracinées dans la politique électorale et la guerre traditionnelle des clans, est soulignée par le fait qu’Omar Ali et son frère, Fahad Salic, également ancien maire de Marawi, ont perdu dans sa tentative de devenir Gouverneur de la ville en 2016, ont tous deux été arrêtés pour rébellion pour avoir soutenu l’« ÉI ». Ce sont des acteurs politiques majeurs, des représentants de l’Alliance nation unifiée (UNA), un parti politique national de premier plan dont les rangs comprennent l’ancien Vice-Président Jejomar Binay, et le boxeur devenu sénateur Manny Pacquiao.

On a affirmé l’implication d’agents étrangers dans l’ÉI aux Philippines, mais aucune preuve n’a encore été présentée. Ce qui est clair, c’est que la guerre des clans et la politique électorale ont pris en compte la coloration du brutal conflit géopolitique créé par Washington dans sa lutte pour la déstabilisation et le contrôle du Moyen-Orient.

Cette imitation sanglante de l’ÉI dans les Philippines méridionales a fourni le prétexte idéal pour la loi martiale, permettant à Washington de progresser vers le rétablissement du contrôle de son ancienne colonie par l’armée philippine, que Washington avait construit depuis son origine et dont il avait formé les dirigeants.

(Article paru d’abord en anglais le 12 juin 2017)